the ames room
in
monotype recordsmonolp 003
distribution : metamkine
lp
'Qu’on se réjouisse ou non du revival free jazz, qu’on l’accepte ou pas, force est de constater que certaines formations s’en sortent bien et bataillent sévère pour titiller la suprématie de groupes free au sens large, incluant de près ou de loin les Thurston Moore, Chris Corsano, son acolyte Paul Flaherty, ou Mats Gustaffson, etc. Croyez-moi, ce power trio-là n’a rien à envier à ces formations/artistes, auxquels on pourrait ajouter le groupe italien Zu, ou l’esprit de Peter Brötzmann. En triangulaire aux instruments “classiques” pour tout trio free, Clayton Thomas à la contrebasse, Will Guthrie à la batterie et Jean-Luc Guionnet au sax, The Âmes Room nous livre deux pièces enregistrées live à Niort et Pozna ? en 2009. Deux véritables brûlots d’énergie transmissible, de défrichage total, de dépassement de soi, d’urgences maîtrisées, de rock revendicatif, de dialogues emportés...\r\nVoilà je crois que j’ai trouvé, THE ÂMES ROOM et leur album vinyle “In”, c’est la vie. Celle qui va à 100 à l’heure, qui en a marre de réfléchir, qui ne se pose plus de questions, qui ne demande plus la parole mais qui la prend. Toute cette énergie est canalisée ou presque le long de ces deux plages, où le sax de Jean-Luc tire plus vite que son ombre, où la batterie de Will paraît comme envoûtée, traçant sa route entre Chris Corsano et Paul Lovens, et où la contrebasse, peut- être un peu sous mixée, un peu en retrait, mon seul regret sur ce disque (mais était-ce voulu ?), se balade aisément et se transforme comme si de rien était en machine à groover imparable comme sur la fin du titre “Niort”. Un disque incroyable qui n’est pas prêt de s’arrêter de tourner à la maison. Chapeau messieurs.'
cyrille lanoë
les batteries
noisy champs
musea – gazul recordsles zut-o-pistes ga 8695
cd
En 1985, Guigou Chenevier (alors membre d’Étron Fou Leloublan) décide de s’associer avec Rick Brown (Fish & Roses, Run On...) et Charles Hayward (This Heat, The Camberwell Now...) pour concrétiser le projet d’un trio qui lui trotte dans la tête depuis quelques temps. Tous trois batteurs de leur état (mais pas seulement), les instrumentistes conjuguent leurs expériences pour aboutir à “Noisy Champs” – leur premier vinyle paru chez AYAA en 1986 (dont c’est ici la réédition). LES BATTERIES, ce sont trois techniques de jeu différentes, trois accordages pour faire sonner les fûts, trois façons déterminées d’aborder cet instrument, mais au final une formidable complémentarité.
Pour ma part, la quintessence fut une intervention sans sonorisation du trio dans le bar du Confort Moderne de Poitiers le 12 février 1986. Une prestation naturellement équilibrée et sans aucun ajout d’édulcorants !
L’album d’origine est complété par six titres inédits extorqués par Dominique Grimaud, toujours partant pour réactiver sa carrière de catcheur. Malheureusement pour vous, amis lecteurs, R&C ne fait pas dans le sensationnalisme. Pourtant la rédaction s’est penchée avec un effarement gourmand sur les diverses photos produites par les musiciens, ces derniers n’osant pas porter plainte par crainte de représailles. Vous ne verrez donc ni les multiples fractures du bras gauche d’Hayward, ni les mollets labourés de Chenevier et encore moins le visage tuméfié aux yeux pochés de Brown. De leur côté deux des frères Marcœur n’ayant rien voulu céder – ils avaient été également approchés par le compilateur zut-o-piste –, se trouvent encore à l’hôpital. Nous souhaitons à tous de prompts rétablissements. Parmi les pièces rajoutées, figure un solo de Charles Hayward, les cinq autres titres – à peu de choses près – étant partagés et/ou joués en duo, la formule vers laquelle Rick Brown et Guigou Chenevier se tournèrent et achevèrent leur odyssée en commun.
Comme le proclame Dominique Grimaud – en jouant des muscles – : “Décidément non, 25 ans après LES BATTERIES ne sont pas à plat et aucun coup de batte ne se perd”.
Paul-Yves Bourand
black packers
all ears bleed
ritte ritte ross03
distribution : metamkine
cd
Le bruit vous emballe ? Alors réalisez vos souhaits en toute légalité, sans rester dans la clandestinité, et essayez ces BLACK PACKERS. Imaginez un faiseur de bruits synthétiques français, Jean-Philippe Gross, qui s’associe, lors d’un concert à Oslo en janvier 2009, à John Hegre, musicien norvégien et membre du duo Jazkamer avec Lasse Marhaug, également partenaire de Maja Ratjke. Difficile lors d’une écoute dans son salon, de faire la part de l’apport de l’un ou de l’autre. Ce n’est pas le but d’ailleurs. Celui-ci réside clairement dans le fait de créer une apothéose sanglante dans vos conduits auditifs. À vous de déterminer, à l’aide du croquis anatomique de la pochette, quelle(s) partie(s) de vos oreilles sera (seront) les plus rapidement anéantie(s). À bon entendeur, salut.
pierre durr
hÉlÈne breschand / sylvain kassap
double-peine
d’autres cordesd’ac 311
cd
Un CD qui fait penser à un film, bien plus qu’à une musique ; et bien sûr les rapports entre la perception de la musique enregistrée et des images animées ont une longue histoire, tant dans leur mise ensemble que dans leur séparation – il suffit de penser aux écrits de Michel Chion, aux réflexions de l’influence du film sur la création sonore de Jean-Claude Eloy, voire à “Music for an imaginary western” écrit par Jack Bruce et joué par Mountain ou encore à la collection de mini-CDs “Cinéma pour l’oreille”. Ou d’autres. Mais le film – imaginaire – que cette “double-peine” évoque est différent ; non pas une continuité, pas de narration mais des bribes. Bribes de sons, ambiances, effets. Impression de musiques d’accompagnement à des images manquantes, plutôt du côté de l’école d’art, d’un expérimental européen nourri de pauses, voire un found-footage. Le tout ne forme pas continuité, sinon peut-être par le constant retour des voix, murmurées et déformées électroniquement, superposées – râles, murmures, des “je t’aime” devinés, effets de panning, de delays, discussions avec soi-même ou souvenirs effacés. Mais pas de développement – les durées particulièrement courtes des pièces, 25 titres compris entre un peu plus de 10 secondes et moins de quatre minutes, disent bien cette discontinuité (encore que, ce que Napalm Death disait sur les 54 titres de son deuxième album était sacrément compact !). Une impression d’histoire privée, qui ne nous est peut-être pas adressée – et les titres de certains morceaux, comme “Je ne pense kanous”, “Je ne pense katoi”, “Je ne pense kamoi” n’iraient pas contredire cette impression ; mais ce sentiment que le disque est une histoire privée ne concernant que ses protagonistes, et non plus adressée au plus grand nombre, aux auditeurs, n’est pas désagréable, au contraire : le temps du disque comme icône, époque où quelques notes ou rythmes devenaient témoignage de la société et point de convergence d’une génération est sans doute révolu – et quitte à parler de Jack Bruce, comment quelques chansons de Cream, ou des trois J (Jimi, Janis, Jim) devinrent hymnes. Les petits labels, les CD-R, la distribution sur Internet (en freeware qui plus est), la dématérialisation de la musique sont peut-être le retour de la musique, à ce qu’elle a longtemps été (et est toujours), à savoir se parler à soimême, une chose privée. Qui peut être entendue par d’autres, mais est faite pour et par soi-même.
Reste que dans “double-peine”, la présence de quelques fulgurances instrumentales – notamment le “En prise” qui ouvre, en 12 secondes, le disque – donne, par endroits, une assise autrement plus charnelle, une urgence, à l’ensemble ; et fait regretter qu’elles ne soient pas plus nombreuses – ou plus soutenues. Un disque entier nourri de la tension qu’engendrent ces quelques secondes de harpe-fuzz pourrait être une superbe monstruosité ; mais ce serait un tout autre projet.
kasper t. toeplitz
arthur cantrill
chromatic mysteries soundtracks 1963-2009
shame file musicsham 054
distribution : metamkine
cd
Arthur CANTRILL semble davantage connu pour les films expérimentaux, qu’il réalise depuis une cinquantaine d’années avec sa compagne Corinne. Mais il est aussi le compositeur des bandes sonores de la plupart de leurs films, initialement non conçues pour être l’objet d’une production particulière. Son travail de mise en sons a toutefois suscité dès les années 70 l’intérêt du compositeur australien Warren Burt. La plupart des compositions, y comprises celles des années 60, se situent nettement du côté des musiques électroacoustiques, qui font la part belle aussi bien aux techniques d’enregistrements, particulièrement l’utilisation de paysages sonores, qu’au travail expérimental sur les instruments ou aux manipulations usuelles des musiques acousmatiques. On note à travers la sélection (souvent sous forme d’extraits) des onze pièces de ce recueil un intérêt particulier pour les cris d’oiseaux, le son des insectes, celui des phénomènes naturels, telles les chutes d’eau (“Waterfalls”). Il ne néglige toutefois pas les sonorités plus anthropiques (l’avion dans “Petunias”), la voix humaine, mais aussi l’utilisation des cordes de piano, de cymbales, etc. Dès le premier titre, “Meteor Crater” (le plus récent, dans sa transcription audio, 2009), il y a un croisement audacieux entre le son d’un archet sur une cymbale, le souffle du vent et les croassements d’un corbeau. Cela donne le ton. À l’image sans doute de ses films (quelques photos illustrent le livret), Arthur CANTRILL nous offre à travers ce court panorama sonore une musique créative et chatoyante.
pierre durr
compilation
chansons jamais entendues à la radio
musea – gazul recordsles zut-o-pistes ga8630
cd
Délaissant un temps les vedettes de sa génération (Damia, Fréhel, Dranem, Georgius, etc.), Dominique Grimaud s’en est allé fouiller du côté des modernes. Tout heureux de son bain de jouvence et des résultats de ses prospections, il en est revenu les mains pleines de pépites qu’il s’empresse de partager avec nous. Ce florilège est constitué pour moitié de titres inédits (car précieusement serrés dans les cartons de leurs auteurs), avec en complément des extraits d’albums encore trouvables, pour peu que l’on fasse un tout petit effort pour les dénicher. Quels sont les participants à cette première sélection (qui appelle une suite !) ? Albert Marcœur, Joseph Racaille (en duo avec Virginie Michaud – les aphorismes étant empruntés à Marcel Duchamp), Étron Fou Leloublan, Ferdinand Richard, Toupidek Limonade, Klimperei, David Fenech, Frédéric Le Junter ainsi que François Billard (placé sous la coupe des arrangements de Patrick Portella), soit un assortiment de contrevenants pour le moins prometteur – et qui tient ses promesses. Chacun développe ses spécificités : miniatures plutôt gauloises, chansons d’amour (voire pleines d’humour, si la gouaille des vocalistes y met les doigts), polyphonies médiévales apocryphes et comptines folkloriques contemporaines, bricolages approximatifs et n’importe quoi délectables. Outre des textes qui valent le coup (nous sommes à des années-lumière du supposé courant “nouvelle chanson française” dont la plupart des interprètes incarnent parfaitement l’interchangeabilité), les aspects musicaux sont aussi consistants (à ce propos, je ne peux résister au plaisir de citer l’une des tirades d’Albert Marcœur – Ô combien vérifiée ! – : “Dans la chanson, y a beaucoup d’chant, pas beaucoup d’son”, extraite de “L’Intruse”, titre commis sur l’album “L’Apostrophe”). Nous avons donc de quoi asticoter nos comprenettes, ainsi que notre ouïe – si ce n’est le corps, car les danseurs invétérés parmi nous se reconnaîtront. Le programme restreint proposé ici incite à réécouter les albums originaux (voire les discographies des cidevants) dans leurs intégralités, ce qui à l’heure de la pratique du “yaourt” international est plutôt tout indiqué. La seule réserve tient en ce que les filles ne se bousculent pas à bord – une défection qui nous conduit à formuler deux hypothèses : soit Barbe-Bleue Grimaud les a presque toutes gardées pour lui, soit il nous mitonne un ghetto spécial où elles prendront toutes leurs aises.
Paul-Yves Bourand
compilation
magnetic traces, a survey of french and australian sound art
swarming002
distribution : metamkine
cd
À l’initiative de deux musiciens, le Français Éric La Casa et l’Australien Philip Samartzis, s’est tenue l’été dernier à Melbourne une rencontre entre artistes sonores issus des deux pays. Les installations sonores se partageaient deux espaces, le Project Space et le West Space. Cette compilation en est le témoignage. La mise en espace, incluant forcément un effet visuel pour les auditeurs mis en situation, est, bien entendu, absente de cet enregistrement. Cela est sans doute dommage car la simple écoute de l’enregistrement ne permet pas vraiment d’isoler l’un ou l’autre artiste, dans la mesure où les extraits ici, entre quatre et sept minutes ne permettent guère d’individualiser les contributions. Il y a une sorte de continuum sonore permanent concocté par les 12 intervenants, tel un cadavre exquis – peut-être volontairement mis en œuvre par les éditeurs de l’enregistrement – au-delà des pratiques propres à chaque contributeur : diverses manipulations électroniques à partir de paysages sonores, issus en ce qui concernent les Australiens aussi bien d’Amazonie (“Mamori Spectre” de Camilla Hannan) que d’Estonie (“Vald”, de Tarab) ou d’Islande (“Hellnar and Jökulsarion, Iceland 6-9 April 2008” de Geoff Robinson), voire, quand même des Nouvelles Galles du Sud (“Insect Woman” de Philip Samartzis). Les Français, quand ils ont recours aux paysages sonores, en restent à l’environnement de leur pays : le Lac d’Annecy pour Jean-Luc Guionnet, la banlieue parisienne pour Eric La Casa (“Zone sensible”). Il y a aussi une tentative de redessiner (c’est souvent le cas de ce genre d’installation) un environnement personnel (“Room Field” de Thomas Tilly) ou géologique (“Non solo-ButtesTémoins” de Marc Baron et JL Guionnet).
pierre durr
katja cruz
primeval sounds of the world
leo recordsleo lr 578
distribution : orkhêstra
cd
Originaire de Graz en Autriche, partenaire de l’accordéoniste Martin Krusche sur un précédent enregistrement chez Leo (“I am one” Leo LR 538), la vocaliste Katja Krusche, du fait de ses affinités avec la culture argentine (cf. un autre enregistrement “Cantango”) a pris comme nom d’artiste une version latino-américanisée de son nom. Cela n’a toutefois pas d’impact sur sa production présente, d’inspiration plus universelle. “Primeval Sound of the World”, à travers une première partie en solo, une seconde en compagnie de Thomas Rottleuthner (flûte, clarinette basse, saxophone baryton) explore en effet, comme son titre l’indique, des sons primitifs, onomatopées diverses, effets de voix, susurrés, chantés, haletés... Son registre vocal, son emphase, sa prestation communicative font de cet enregistrement un album plutôt abordable, dans lequel on remarque parfois un parallélisme entre les vents et la voix (ainsi, dans la relative longue improvisation “earth’s song of power, pain and hope”, les sons conjugués de la voix et de la flûte, voire celui de la clarinette basse donnent furtivement l’impression d’une diphonie).
pierre durr
jeremiah cymerman
under a blue grey sky
porter recordsprcd 4046
distribution : orkhêstra
cd
Avec “In Memory of the Labyrinth System”, Tzadik nous avait fait découvrir un clarinettiste intéressé par la confrontation de son instrument avec l’électronique. Le label de Floride nous offre une autre facette du travail de ce musicien géorgien installé à New York : celle d’un compositeur qui offre une pièce en six actes et un interlude à un quatuor à cordes (un violon, un alto, un violoncelle et une contrebasse), qu’il insère par ailleurs à un traitement électronique. L’intitulé de la pièce reflète une dichotomie réussie (à noter que la photo d’introduction sur le site Web du compositeur figure justement un ciel bleu parsemée de nuages gris !) de la composition, non seulement entre l’acoustique et l’électronique, mais aussi dans la pratique instrumentale des quatre cordes qui oscille entre une approche assez conventionnelle des instruments et un traitement plus expérimental, né des qualités d’improvisations des musiciens. L’altiste Jessica Pavone a en effet travaillé avec Braxton, la violoniste, Viennoise d’origine, s’est confrontée aux œuvres de Boulez, de Lachenmann mais aussi de Ned Rothenberg, Christopher Hoffman, le violoncelliste a joué avec Henry Threadgill, Fred Lonberg-Holm..., Tom Blancarte, le contrebassiste émarge au quartet du trompettiste Peter Evans... Jeremiah CYMERMAN opère, lui, à l’électronique entre effets discrets, appuyant le travail des instrumentistes, et perturbations plus expérimentales, parfois de type industriel. L’œuvre ellemême procure des sentiments mitigés entre des phases emphatiques et des retenues plus mélancoliques.
pierre durr
rhodri davies / louisa hendrikien martin
soldercup
fourier transform011
distribution : metamkine
cd
Je crois comprendre que ce disque est publié en vinyl à un très petit nombre d’exemplaires. Je dispose d’une excellente démo en CD (not for resale, donc). Mais pas de problème avec le support, je recommande immédiatement l’acquisition de la galette. Travail habile de recomposition à partir d’enregistrements de concerts dès 2006, “Soldercup” relève de la musique “électro-industrielle”. Il y a retraitement en 2010 des matériaux bruts (la harpe de DAVIES s’évapore), fonte et refonte, nous amenant à de magnifiques phrases, où les organismes sonores se déploient avec souplesse. Poésie mécanique, donc, où tout à coup on se surprend à entendre une scie circulaire (c’est l’époque où, sur certains plateaux, on pense à rentrer le bois pour l’hiver...). Magnifique illustration de ce beau paradoxe de l’abstraction concrète.
dominique répécaud ( dino )
steve day
visitors
leo recordslr 567
distribution : orkhêstra
cd
Auteur aussi bien d’une étude sur Ornette Coleman et l’improvisation, que de commentaires sur les enregistrements de Braxton, Steve Day est aussi un poète. Et c’est en tant que tel qu’il nous offre ses “visiteurs”. S’accompagnant parfois aux percussions, voire d’instruments à vent thaïs, tout en faisant appel à quelques musiciens, guitaristes (Alex Harvey, Andrew Young), saxophoniste (Aaron Standon), bassiste (Fino Harvey), batteur (Anton Henley), il nous récite ses textes, d’inspiration très variée, non dénué d’humour (“je pensais voir un chat, puis j’ai vu que c’était un renard !”, “avalant un banc de harengs”), se référant à l’histoire (“January 1649” – l’exécution de Charles 1er ?), souvent acerbe (“Queer Church”). Musicalement, le jeu instrumental relève d’une improvisation plutôt nonchalante autour de phrasés plus expressifs du saxophone ou de l’une ou l’autre guitare, tout en se réservant la possibilité de transgression vers les musiques traditionnelles marines (“eating up the shoals of herring”).
pierre durr
diatribes / barry guy
multitude
cave12 orchestrac12 o 01
distribution : metamkine
cd
On le sait, la musique improvisée est souvent nourrie de codes et de contraintes auto-imposées, d’interdits aussi, et parfois la seule lecture des protagonistes d’un concert peut suffire à imaginer la musique qui va s’y jouer. Autant cela peut être discréditant envers cette détermination d’improvisation, autant la constance stylistique de certains – de certains “grands” – est un bonheur ; encore qu’il ne s’agisse pas de constance stylistique à proprement parler mais de la droiture d’une démarche, de la faculté de creuser encore et encore les conséquences de ses options, de ses choix. Barry GUY en est un parfait exemple: contrebassiste de musique improvisée, de jazz aussi – du moins dans son acceptation “jazz anglais” – il est également interprète de musique classique, de baroque également ainsi que compositeur largement reconnu de “musique contemporaine”. Mais ce qui fait la contemporanéité de ce musicien complet est justement de ne pas faire de ségrégations stylistiques dans son travail mais d’être présent à chacun de ces endroits avec l’ensemble de la musique/ des musiques qu’il porte en lui. Ainsi le CD “Multitude”, fruit d’une rencontre entre Barry GUY et DIATRIBES, jeune ensemble suisse, est dominé de part en part par la présence, la direction (la vision?) du contrebassiste; et, sinon la musique du moins la démarche est la même ou directement dans la lignée de ses enregistrements pour le label Incus, réalisés il y a quelques 35 ans ! Pour DIATRIBES – soit d’incise jouant du laptop et Cyril Bondi à la batterie et percussions, rejoints sur un titre par Benoît Moreau, à la clarinette – le choix de cette mise en danger que peut constituer la présence d’une telle personnalité à leurs côtés est conscient et fait même partie de leur pratiques habituelles ; et ils disent non seulement se retrouver dans la forme d’énergie musicale proposée par Barry GUY, mais également devoir beaucoup, en termes de langage d’improvisation, à la génération de ce dernier. Ils ajoutent : “On s’est toujours frotté à d’autres générations depuis le début, je pense que ça nous a beaucoup encouragé à continuer ce qu’on commençait à ébaucher. On se nourrit vraiment d’une très large palette d’approches de la musique improvisée, on se force presque à se mettre en danger, à chercher différentes manières d’agir/interagir, de générer une musique différente, avec les mêmes outils/instruments”. Quant à la rencontre ayant aboutie à cet enregistrement, elle est le fait de circonstances heureuses : la présence de Barry GUY à Genève, la possibilité de pouvoir disposer d’un studio –ilestànoterqueleCDn’estpasun enregistrement live, mais bien le résultat d’une session en studio, improvisée, dans laquelle DIATRIBES a coupé/ sélectionné (avec l’accord de Barry GUY) après coup pour en tirer les quelques haïkus/séquences de l’album existant.
kasper t. toeplitz
bernard donzel-gargand
still to be a storyteller
monochrome visionmv 29
distribution : metamkine
cd
Réalisé dans le cadre d’une coproduction entre le Studio Forum d’Annecy et le label russe, ce recueil de huit pièces électroacoustiques couvre un itinéraire d’un créateur français de 1984 à 2007. Le travail de DONZEL-GARGAND a déjà bénéficié (outre sa participation à quelques compilations, souvent initiées d’ailleurs par le label d’Annecy) d’une présentation à travers “Toile de sons”, paru chez Platte Lunch il y a dix ans. Loin de présenter une œuvre abstraite, les créations du compositeur s’inscrivent dans une démarche volontairement réaliste, dans un imaginaire parcouru de références réelles.
Croassements (“L’Olivier”), collage de mélopées typiquement méditerranéennes (“Par la Main”), volonté de traduire les travers de l’homme en proposant un “Éloge de la Folie” électroacoustique rempli de considérations contemporaines, les ondes aquatiques d’“Ambivalence”... tout concourt à faire de la création électroacoustique un forum non réservé aux spécialistes mais à en partager les émotions.
pierre durr
jean-pierre drouet / edward perraud
2
quarkcd 13/1
cd
Le premier parcourt (avec Georges Aperghis, par exemple*), bonhomme, les musiques contemporaines écrites (on se souvient de ses prestations dans les œuvres de Battistelli, par exemple) et les musiques improvisées. Percussionniste hors norme, il manie quantité d’objets dont la finalité n’est pas à proprement parler destinée à être un instrument sonore. Le second parcourt lui aussi l’univers des nouvelles musiques improvisées françaises – et européennes – à l’affût de toute expérience (même avec le mythique Damo Suzuki, de Can !), avec sa batterie, ses percussions, son attirail. Et leur rencontre à l’émission d’Anne Montaron en avril 2009, se révèle être une vraie aventure.
Ici, pas de duels, d’affrontements, comme le fut, il y a plus de douze ans, la rencontre à Mulhouse entre David Moss et Han Bennink. Mais un travail d’exploration qui dépasse largement l’univers de percussionnistes. Cymbales frottées, objets en résonances, vibrations graves, frappes incisives, martellements expiatoires, plaintes des bois presque martyrisés (on pense parfois au son du daxophone)... autant de pratiques qui participent d’un cérémonial sonique envoûtant.
* Aperghis/Brahem/Drouet “Parcours” Transes Européennes TE008, 1995
pierre durr
kevin drumm
necro acoustic
pica disk019
distribution : metamkine
cd
Une admirable monotonie. Dans ce coffret de cinq CDs c’est le sentiment dominant. Ce qui n’est pas dire qu’il ne se passe rien, ni que toutes les pièces se ressemblent ; plutôt cette impression que chaque moment de chacune d’entre elles est infini, que l’on pourrait s’arrêter dedans. Un peu comme si cette musique perdait de sa dimension temporelle pour avancer non pas avec l’écoulement de la durée mais en profondeur, s’enfonçant en elle-même. Une sorte de carotte géologique de la musique en quelque sorte, l’axe perpendiculaire du drone. Là où les drones de Phill Niblock ou de La Monte Young explorent le temps, et ne laissent percevoir la beauté de leur variations minimales qu’avec l’immersion dans la durée, ici on est dans un temps arrêté, dans son absence – même si les pièces sont longues, même et surtout dans “Organ” qui dure près de 55
minutes. Et à garder comme définition minimale de ce qu’est la musique, l’idée qu’il s’agit d’une organisation du temps, la perte de ce paramètre est troublante. La production discographique de Kevin DRUMM – importante d’une trentaine d’albums si on compte les différentes collaborations – a ceci de particulier qu’il ne s’y trouve pas de disques moyens, de ces choses que l’on peut gentiment apprécier sans les aimer pour autant, mais sans le moins du monde les détester non plus. Chez lui c’est soit des productions importantes, donc non seulement belles, bien faites, intéressantes, mais qui, bien plus que ça, nous semblent essentielles, urgentes: “Sheer Hellish Miasma” ou “Imperial Distortion” font certainement parties de cette catégorie. Ou alors des choses parfaitement dispensables, de ce type de proposition que l’on ne peut écouter qu’une fois, et encore – on ne finit l’écoute que par respect pour le nom de leur auteur. Pas de moyen terme, pas d’entre-deux. Ce qui bien évidemment est un signe de la qualité de l’artiste, même concernant ses productions dispensables ; on a l’impression d’être devant quelqu’un de profondément impliqué dans ce qu’il fait, dans ce qu’il cherche. Devant quelqu’un qui doute, ce qui, en art, n’est jamais mauvais signe. Cela peut impliquer également deux façons de travailler, une qui soit plus de l’ordre de la composition, en tant que construction minutieuse d’une structure, l’autre plus improvisée, soumise au moment, au lieu, au “just because” comme le dit DRUMM luimême. Mais il précise aussitôt que le cadre dans lequel le travail se fait – studio ou improvisation directement enregistrée – n’a pas grande importance pour lui. Des façons de travailler différentes, mais somme, toute équivalentes pour leur auteur. De même qu’à la question du choix des collaborateurs avec lesquels il travaille, il n’invoque que le “mood” dans lequel il se trouve, et non pas une volonté de suivi. Il précise même que parfois, lorsqu’on lui propose une collaboration, il l’accepte sachant que la probabilité pour qu’elle soit fructueuse est très faible, alors que d’autres fois il refuse, même s’il pense que le résultat serait potentiellement intéressant. Une question de hasard. Ou une question de flair artistique. “Just because”.
Bien que l’ensemble des cinq CDs du coffret “Necro Acoustic” couvre – de façon non exhaustive – une période d’environ 12 années (1996-2008), il se présente comme une unité, un tout. On n’y sent pas la progression d’un artiste arrivant peu à peu à cerner son art ou sa personnalité ; dès la pièce la plus ancienne “Organ”, tout est en place. Et même les choix des instruments utilisés n’y changent rien – que ce soit à l’orgue, à la guitare, aux synthés analogiques, pédales et traitements ou ordinateur, selon les pièces, tout cela sonne comme un tout, une même expression – et non seulement dans l’esprit, comme on pourrait dire d’un artiste que, quel que soit l’instrument qu’il utilise, il sonne toujours comme lui-même ; non, dans les faits. Un même son. Et les indications d’instruments utilisés, pour sympathiques qu’elles soient, brassant des pulse generators, octave fuzz, rat pedal, feedback, band-pass filter et autres Ampeg 4x12 cabinet, ne servent pas à grand chose – quel que soit l’instrument qu’il utilise, Kevin DRUMM a le même son, arrive aux mêmes textures, crée la même musique. Une densité au-delà du sonore.
Il y a indéniablement un “son” Kevin DRUMM, qui est là depuis le début. Un style. À lui demander comment ce son est arrivé, était-il le résultat d’une volonté, d’un désir, la réponse est – là aussi – ambiguë: “C’est difficile comme question. Je pense que c’est le résultat d’un effort. Je veux dire que je ne me contentais pas d’allumer les amplis, appuyer sur “record” et envoyer le résultat à un label. Que cela apparaisse ou non, et peut-être n’est ce pas le bon mot, mais il y a eu un constant processus de raffinement de l’idée”. On peut penser qu’au-delà de ses propres aveux, celui-ci s’est mis en place très tôt.
Certains des morceaux de “Necro Acoustic” sont déjà sortis, parfois sous des formes différentes, sur d’autres labels, le reste est inédit – et s’il est aisé de comprendre la volonté de sortir des choses inédites, même anciennes, pourquoi ressortir des choses déjà existantes, surtout que Pica Disk n’est pas un label tellement plus gros que Hospital ? Ce n’est, en tout cas, pas comme si Deutsche Grammophon voulait publier le catalogue entier de Kevin DRUMM ! En fait une histoire toute simple : “Lights Out”, “Malaise” et “Organ” (soit trois des cinq CDs du coffret) étaient mis sur le site de Kevin en téléchargement gratuit. Il a envoyé le lien à Lasse Marhaug – responsable du label Pica, mais également musicien et ami avec qui il avait déjà travaillé (notamment sur le CD “Frozen by Blizzard Winds”). Celui-ci propose de sortir l’ensemble sur disque, que les musiques soient en téléchargement libre ou pas, en un coffret de trois CDs. De là, Kevin a proposé quelques autres projets (soit les “Decrepit” et “No Edit” du coffret) pensant que le tout ferait un bel ensemble – et voilà comment on en arrive à un coffret de cinq ; et ça paraissait une meilleure idée que de sortir cinq CDs séparés.
Malaise” était sorti auparavant en une édition limitée sur Hospital, mais en une édition de deux cassettes, chères et mal enregistrées : “je voulais que la pièce existe en une meilleure qualité – c’était un peu dommage de la présenter ainsi, alors j’ai pensé que c’était OK de l’inclure dans le coffret, tout comme d’y mettre des choses plus récentes, comme “Lights Out”, que peu de gens ont eu l’occasion d’entendre”. “Organ” – ma préférée, on l’aura compris – est une autre histoire. La pièce composée en 1996 est publiée – en deux versions “éditées” – sur le CD “Comedy” de Kevin Drumm. À l’écoute de la version originale, “non-éditée”, du coffret on peut se demander pourquoi l’avoir “éditée”, qu’est-ce que cette opération était censée ajouter ?
Organ” était l’idée originelle pour le CD “Comedy”, mais à la dernière minute j’ai fait quelques autres pièces – que j’ai rapidement trouvées très faibles, peu de temps après la sortie du CD – et j’ai édité les 55 minutes du morceau original, car je craignais que cela puisse être trop pour les gens. Ce fut une grosse erreur, et j’ai donc voulu sortir la version complète”.
– Une démarche nourrie de pureté, une attention à la musique devant laquelle son artisan s’efface. Et une réussite incontestable. Mais plus que cela, la question que pose ce coffret, et la musique de DRUMM en général (mais il n’est pas le seul, le travail d’autres artistes participe à la question: Lopez, Menche, d’autres), est de savoir si cette musique ne serait pas non seulement de plain-pied dans le champ de ce qui s’appelle la “musique contemporaine” – même si elle vient d’un autre endroit que l’enseignement académique – mais de plus si elle n’a pas déjà dépassé cette “musique contemporaine” sur son propre terrain – invention structurelle, abstraction de la forme, travail de textures? Et véritable contemporanéité, une présence dans l’aujourd’hui, débarrassée de la morgue et du vernis de l’académisme. “J’aime la musique contemporaine, comme Stockhausen ou Xenakis (mais est-ce que ces choses sont encore contemporaines ?). Lachenmann, bien sûr. Je pense que Luigi Nono a fait la musique la plus intéressante et la plus étrange à avoir jamais été enregistrée. Les compositeurs d’aujourd’hui, comme Jakob Ullmann, Tristan Murail ou Horatiu Radulescu (RIP) ont certainement créé les musiques les plus intéressantes de ces dernières années. Moi, je travaille à partir de mes tripes, mais je fais aussi très attention à la qualité, aux timbres des sons créés. Jusque-là ça a été très primitif, deux petites variations, ou parfois aucune dans une pièce entière ; je pense que ça a ses qualités, mais là je travaille à casser ce moule, à amener plus de variétés, de dynamiques...
kasper t. toeplitz
l’Échelle de mohs / solar skeletons
split
bruits de fond
distribution : metamkine
cd
Une pléiade de labels français, pour la plupart originaires des alentours de Poitiers, se sont associés à la sortie de ce
split entre deux formations, dont une poitevine bien sûr. Les labels en question sont Theatre Records, Bruits de fond, L’Échelle de Mohs, Saucisses Lentilles Records, Aïnu, et Misouri. Rien que ça. Les formations donc : L’Échelle de Mohs, trio noise de Poitiers. Vous avez déjà pu lire des chroniques des disques solo de Fabrice Favriou ou de Thomas Tilly (alias Tô) dans ces mêmes colonnes. C’est accompagné de la chanteuse et accordéoniste Claire Bergerault qu’on les retrouve, Thomas et son dispositif de micros de contact, haut-parleurs et disques vinyles, Fabrice à la guitare, batterie et objets. Leur titre en deux parties, “France ferrugineuse”, attaque pied au plancher avec une impro totale toute en déflagrations noise, sur une batterie très free, une voix plaintive et des boucles de vinyles assez postindus, le tout dans un esprit rock déglingué. Ces boucles viennent “apaiser” l’atmosphère en plein milieu de la bourrasque, avant de repartir au combat pour une deuxième partie sur les nerfs, prête à cogner sur tout ce qui bouge, dans un road-movie qui virerait au cauchemar. Ces trois-là mettent les mains dans le cambouis et ça s’entend. Du très bon. En l’écoutant dans cet ordre, dur, dur pour SOLAR SKELETONS de passer après cette tornade. Il me semble que c’est un duo de Bruxelles, armé, et ça c’est sûr, de synthés Kawaï, Korg Ms100, trompettes, batteries, voix, samples... Toute une artillerie aux ordres d’un krautrock un poil électro, munie d’ambient lo-fi et de guitares répétitives assez Shoegaze d’une part. Le problème c’est qu’on a entendu ce genre de choses à maintes reprises, bien souvent rangées dans le bac electronica. De Seefeel à Fourtet par exemple. Leur contribution à ce split intitulée “Lies & Heresy” se terminant d’autre part, sur une techno assez dark, braillard comme du Atari Teenage Riot. Vraiment, mais alors vraiment pas mon truc. Ça me donne plutôt envie d’aller écouter un bon vieux Ministry et d’oublier vite ce que je viens d’entendre. Dommage.
cyrille lanoë
Én / q. / ahad
paw music
ronda labelrnd14
distribution : metamkine
cd
Fruit d’une collaboration éphémère – enregistrée en août 2002 dans un studio situé sur l’Île Marguerite à Budapest –, “Paw Music” claque comme un coup de feu au détour d’une BD. Du moins le titre générique. En fouillant les pages d’un dico anglo-saxon, on peut trouver parmi les occurrences pour traduire Paw, une version argotique de “tripoter”. Ma foi, ce terme conviendrait bien comme définition de ces manipulations débouchant sur une tambouille à base de scories. À bord de cet assemblage, trois intervenants cachés par des identités absconses. Deux Hongrois : Pál Tóth – appareils électroniques, objets, microphones de contact et voix – et Zsolt Sörés – violon alto, synthétiseur analogique, objets, microphones de contact, feedback et voix ; un Français : Quentin Rollet : saxophone alto, microphone, feedback et voix. Chacun des trois possède un pedigree long comme le bras, qui dans les musiques improvisées et/ou free jazz, qui dans le rock ou assimilé, au contact de chorégraphes et poètes, aux manettes d’un label discographique ou à la production d’émissions radiophoniques, voire même dans la peau d’un barman. Après consultation des listes fournies de leurs coopérations, je tire la conclusion que nous avons tous croisé l’un de leurs partenaires multiples quelque part. Partis d’interjections a capella – des interludes vocaux qui tiennent plutôt de gags –, les protagonistes passent à des élaborations plus consistantes quand ils se mettent à associer les sonorités de leurs différents ustensiles. Dans ces brouillages d’ondes radio, immersions au sein de plages de parasites, il n’y a guère que les résonances des saxophone et alto qui soient quelque peu identifiables. Les enjeux – comme au cours de bien d’autres improvisations en direct – reposent sur des échanges qui exigent des réponses du tac au tac afin d’atteindre une symbiose aux mouvements amples, où l’auditeur ne sait plus très bien si ce sont les musiciens qui sont responsables des sons qu’ils génèrent, ou si leurs machines n’ont pas fini par prendre le pouvoir. Entre sa date d’enregistrement et celle de sa parution, rien ne dit si ce CD a vieilli en fût de chêne mais il dégage sa part de tanin.
Paul-Yves Bourand
failing lights
failing lights
intransitive recordingsint036
distribution : metamkine
cd
Forcément, jouer les gros bras au sein de Wolf Eyes, Hair Police et d’une douzaine d’autres combos plutôt agités ça fatigue. Mike Connelly a donc décider de s’accorder une petite escapade en solo sous son nom de FAILING LIGHTS : des loupiotes défectueuses comme les néons intermittents dans un film de David Lynch et qui donnent la couleur (sombre nécessairement) de cet album largement plus nuancé que la plupart de ses travaux antérieurs. Moins sidérurgique, plus rustique, l’atmosphère n’en est pas moins chargée, entre paysage sonore tourmenté et série Z pour l’oreille. Muni d’une guitare qui tache et d’une poignée de pédales d’effet, Connelly ne cherche pas à mettre dans le rouge tous les indicateurs mais s’épanche en divagations parcourues de détails, jouant sur les distorsions répétitives à l’image de “Moon on the First Hunt” où l’on croirait entendre Lee Ranaldo au gamelan. Un climat à haute teneur en adrénaline évoque ensuite le film d’horreur du samedi soir dans un drive-in au milieu de nulle part, cris de vautour inclus. “Revealing Scene” donne le départ d’une traversée imaginaire de l’Amérique rurale qui, inévitablement, se doit de mal tourner. Pas de bol, le pick-up s’embourbe en pleine nuit et une bonne radée n’arrange pas les choses, une tornade de bruit blanc finissant par tout engloutir. Plus tard, quelques notes de guitare désaccordée se laissent entendre dans la distance, blues efflanqué sur rocking-chair branlant qui, étrangement, annonce un festin de charognards au bord de l’autoroute. Pour l’annihilation des sens et l’exultation paroxysmique, il faut attendre “The Comfort Zone”, un épilogue qui replonge dans la bande son pour road movie hasardeux avant de se métamorphoser en drone monolithique (la fameuse zone de confort est-on tenté de penser) dont le vernis se craquelle en de nombreuses aspérités et contusions. Avec les moyens du bord, FAILING LIGHTS nage dans le primitivisme rugueux et fait définitivement sienne la devise des saucisses Herta : “ne passons pas à côté des choses simples”.
jean-claude gevrey
fogel and the sherrifs
exorcism
tzadiktz 8153
distribution : orkhêstra
cd
L’affiliation de cet enregistrement à la série Radical Jewish Culture peut sembler curieuse. “Exorcism” n’est ni une musique radicale, ni vraiment empreinte de culture (musicale) juive. Certes, Jeremy FOGEL est Israélien mais il pratique une musique d’essence plutôt rock, usant de rythmique reggae (“Bless me”), d’accents velvetiens, de whispering à la Gong, quelques phrasés à la Leonard Cohen (“A kind of Jesus”), voire d’un rock-jazz nonchalant (“Second Coming”). Mais “Exorcism” est aussi une interrogation, sur un mode plutôt humoristique, sur l’utilisation faite par l’histoire, par les nations chrétiennes, de la figure et du personnage de Jésus, sur la propension à faire du “fils de Dieu” un guerrier (“son of gun”, “in God we trust”) ! Au-delà de ce personnage, c’est aussi une réflexion sur les religions, les croyances (“Jesus Christ Anti Christ”), les rites supposés d’essence religieuse (“put on your burka”). Après l’album de sa formation PISSUK RACHAV (“Eretz Hakodesh”) paruilyaunan,FOGELandThe Sherrifs mérite une écoute attentive, musicalement plaisante.
pierre durr
jean-marc foltz / matt turner / bill carrothers
to the moon
ayler recordsaylcd 112
distribution : orkhêstra
cd
Musique improvisée ? Elle n’en a pas l’urgence, ni le côté défricheur des pratiques contemporaines. Musique de chambre ? Elle n’en a pas les stéréotypes, ni les rigidités des compositions écrites. Du jazz alors ? La couleur parfois, oui, mais au-delà de ses conventions. “To the Moon”, enregistré à Minneapolis lors d’une nuit d’hiver en janvier 2008, propose simplement une musique. Une musique en apesanteur inspirée en partie par la lecture du “Pierrot Lunaire” d’Albert Giraud. Une musique dans laquelle nous entraîne avec délicatesse dès le premier titre qui donne le ton (“Moonfleck”) un trio inédit réuni autour du clarinettiste Jean-Marc FOLTZ, avec le violoncelliste Matt TURNER et le pianiste Bill CARROTHERS. Les trois musiciens, simultanément ou tour à tour, traduisent à la fois les fragilités des rêves, les mystères de l’astre de la nuit, la mélancolie, parfois enjouée, de l’attente et des espoirs. Fly me to the moon.
pierre durr
miguel frasconi / denman maroney
gleam
porter recordsprcd 4047
distribution : orkhêstra
cd
Auteur d’un précédent enregistrement sous son seul nom (“Song + Distance” New Albion NA 111), Miguel FRASCONI pratique de nombreux instruments. Parmi ceux-ci figurent divers instruments en verre (il fut un des membres fondateurs, à la fin des années 70, du Toronto’s Glass Orchestra), tels des bols, assiettes, coupes, baguettes ou même une harpe, dont il use dans ce “Gleam”, lui permettant d’en tirer de nombreux sons par des manipulations diverses : souffle, frottement, frappe, craquement, caresse... Sa formation musicale et ses pratiques ont croisé aussi bien James Tenney, John Cage que Jon Hassell ou la musique indonésienne. Le pianiste Denman MARONEY de son côté use de ce qu’il appelle l’hyperpiano, en fait un piano préparé avec des bols tibétains, des cylindres en acier, par exemple. Tous les deux sont en outre intéressés par la microtonalité, et donc l’univers musical d’un Harry Partch. Cet enregistrement en est un reflet, mais dans le cadre d’improvisations dont les six pièces, de durée variable (entre cinq et vingt-cinq minutes) offrent des combinaisons variées des démarches respectives, en insistant parfois sur l’aspect percussif, en introduisant de courtes phrases mélodiques (le piano notamment), en jouant sur la structure des différents types de verre, leur résonance, leur spectre sonore.*
* On peut lire à ce propos la contribution de Miguel Frasconi à l’ouvrage collectif “Arcana IV” (Hips Road/Tzadik), intitulé “Why glass ?
pierre durr
i compani & strings
last tango in paris – the music of gato barbieri
icdisc.nl10-02
distribution : toondist
cd
L’Ensemble néerlandais I COMPANI, dans la tradition du Kollektief de feu Willem Breuker, et dirigé par son saxophoniste Bo van de Graaf, propose ici une relecture de la musique créée par Gato Barbieri pour le film de Bertolucci. I COMPANI et son leader sont familiers de l’exercice. Un enregistrement dédié à “Fellini”*, des reprises clins d’œil malicieux à d’autres films dans “25 Soundtracks”** (avec des titres parodiques tels que “Ascenseur pour un escargot”, “200 Hôtels”, “les Vacances de monsieur Guillaume”, “Et Depardieu créa la femme”, “Jour de fesse”, “Koyaanisquash”...) en témoignent.
Cet enregistrement n’est toutefois pas une copie fidèle. La plupart des titres de Gato Barbieri ont été réarrangés par un compositeur de musiques de film néerlandais, Loek Dikker, qui y rajoute l’une ou l’autre composition de son cru, de même d’ailleurs que Bo van de Graaf ou encore le bandonéoniste de la formation, Michel Mulder.
Le tango revisité est un peu d’actualité (cf. la chanteuse autrichienne qui rebaptise son nom Katja Krusche en Cruz, ou la fusion yiddish/tango de Tangele). Pour le saxophoniste, le tango est en fait une musique de la passion et de la liberté, et c’est bien ce qu’il essaie de traduire avec son ensemble. Lui-même retrouve les accents d’un Barbieri, le lyrisme expressif de son cri, soulignant les passages torrides, tandis que le bandonéoniste souligne plus particulièrement les instants de passions tranquilles. Au-delà du film, la formation cultive largement l’improvisation, en particulier dans leurs propres compositions, tout en restant dans le domaine d’une musique aisément accessible.
* I Compani “Fellini” icdisc 0401 ** Bo van de Graaf “25 soundtracks” icdisc.nl 1001
pierre durr
k11
metaphonic portrait 1230 a.d.
actual noisean02
distribution : orkhêstra
cd
Nouvelles spiritualités et ésotérisme ? Nouvel ordre moral ? Numérologie ? Les choix thématiques de Pietro Riparbelli interrogent l’auditeur. L’enregistrement de ce portrait métaphonique est basé sur des sons captés, notamment à travers les ondes courtes – mais largement transformés – dans l’église inférieure de la basilique d’Assise. Les illustrations de la pochette (recto et verso) reprennent la face cachée du triomphe de la chasteté, fresque de Giotto dans cette même basilique : la fornication avec sa tête de san-
glier, l’amour charnel aux pieds de dragon, avec une ceinture de cœurs et les yeux bandés... Les titres, outre le 1230, année de l’achèvement de l’église (mais un siècle avant les fresques de Giotto), parlent de 888 (avec 666 on aurait compris !) de 318, de 300=TAU... !
Déjà sur son 1er opus Pietro Riparbelli se référait déjà à une forme d’ésotérisme, en réalisant le même type de travail au sein des ruines de l’abbaye de Thélème d’Aleister Crowley à Cefalu, en Sicile.
Le résultat sonore s’inscrit dans la mouvance “dark ambient” avec des sons sépulcraux, quelques traces de voix et de chœurs, l’utilisation du son de l’orgue.
pierre durr
klimperei
octogonale impérative
musea – gazul recordsles zut-o-pistes ga 8652 ar
cd
L’inspecteur Grimaud avait fixé rendezvous à l’un de ses indics dans un tripot équivoque. Il était à la recherche de bandes disparues, des pistes inédites qui auraient été enregistrées il y a bien longtemps (à l’époque de “Mécanologie portative”, recueil paru sur étiquette Prikosnovénie en 1998). Quelqu’un lui avait suggéré que seule une petite sélection des enregistrements proposés au label avait servi pour donner corps à la collaboration KLIMPEREI / Pierre Bastien. Caché derrière ses lunettes noires, Grimaud transpirait dans la fumée épaisse de ce rade exclusivement voué à la tabagie nocturne. Il songeait avec regret au calme de ses pénates bien ventilés, à sa paire de mules à pompons qui l’attendait dans l’entrée lorsqu’il pouvait enfin larguer ces croquenots dont la pointure beaucoup trop étroite lui avait été recommandée par Salvador Dali. Les maigres informations que le limier avait récoltées, se limitaient à quelques points qui n’auguraient rien de bon : le couple KLIMPEREI s’était dissous (mais monsieur conservait le nom), le machiniste Bastien donnait désormais un rôle minime à sa contribution d’autrefois – de quoi cherchaitil donc à se dédouaner ? De plus, après s’être un temps côtoyés à Lyon, les suspects semblaient entretenir maintenant des relations géographiques distantes. D’autres bruits alarmants courraient. Certains des enregistrements se retrouvaient altérés par des imperfections techniques consécutives à leurs divers transferts technologiques. On avait dû avoir recours à la chirurgie esthétique, puisque des “parties avaient été refaites”.
L’indic arriva sans crier gare et tenta vainement d’entraîner Grimaud vers une gargote exclusivement spécialisée dans les régimes alimentaires carnés, mais le détective se débattit comme un diable pour ne pas être confronté au supplice de l’entrecôte. Trouvant un compromis, les deux hommes s’expliquèrent sur le trottoir.
D’autres gens trempaient dans l’affaire : comme Sylvain Santelli. Il était aussi question d’anagramme... Un déclic se produisit dans les spéculations de Grimaud. Anna Gramme ? Ça sentait le pseudo de la donzelle focalisée sur l’apport des calories pour sa ligne. Faudrait savoir où elle créchait. Et puis obtenir une photo.
Paul-Yves Bourand
jonas kocher
materials
creative sourcescs164
distribution : metamkine
cd
Les bretelles solidement accrochées à de nombreux folklores, l’accordéon est injustement dédaigné par les pratiques expérimentales ou improvisées. Bien sûr, les travaux de Pauline Oliveros, Howard Skempton ou Guy Klucevsek semblent contredire cette sentence mais, une fois la vitrine dépassée, le paysage est plutôt désertique. C’est donc avec une curiosité toute particulière que l’on aborde ce disque de Jonas KOCHER qui ausculte de très près l’instrument maudit et le confronte, à l’occasion, à d’autres objets. De manière non anodine, KOCHER a fait ses classes auprès de Teodoro Anzellotti, lequel a largement contribué à (ré)introduire l’accordéon dans le répertoire contemporain, de Cage à Kagel en passant par Berio qui lui a dédié sa XIIIe sequenza. Outre les techniques instrumentales étendues, KOCHER a également développé, à travers son travail de composition pour le théâtre et la radio, un goût pour la narration et la mise en espace.
Ces différents éléments s’imbriquent superbement le long de cette suite d’improvisations, premier opus solo du Suisse et incontestable coup de maître. Sur chaque titre, les “matériaux” employés sont simplement énumérés : soufflet, boutons, archet, cymbale, laine de verre ou électronique. Il s’agit le plus souvent d’une combinaison de deux d’entre eux qui est explorée, avec la froide détermination mais aussi l’empathie du geste clinique. On entame ce périple au cœur d’une alvéole pulmonaire dont les contractions arythmiques révèlent une insuffisance respiratoire, souffle rauque et intime qui ménage sa survie. Le crin s’accroche au soufflet, dérape en grincements lugubres avant que des fréquences suraiguës ne prennent le relais. On imagine, sans doute à tort, des doigts, crispés jusqu’au sang, arracher le moindre soupir, extirper le dernier soubresaut d’une machine autrement inanimée. Le tranchant de la dissection n’entame pas pour autant la dramaturgie de l’instrument. Sur la fin de “Bow, Cymbals, Buttons” notamment, l’accordéon s’essouffle avec gravité et se noie dans des strates ronflantes et somptueuses qui, sans le moindre support électronique, pénètrent les terres de Phill Niblock. Sur “Electronics” au contraire, on pense davantage au bruitisme dynamique et ciselé de John Wiese (celui de Circle Snare) tandis qu’un autre titre plongera vers les racines de la musique concrète.
Une richesse de palette stupéfiante, un contrôle absolu et un très beau sens de la progression (le suite s’achève à des années-lumière d’où elle avait commencé) font de ce disque rien moins qu’un chef-d’œuvre inespéré de l’improvisation électroacoustique actuelle qui, en dépit de la noirceur dont il s’enveloppe, mérite toute la lumière.
jean-claude gevrey
evgeny masloboev / anastasia masloboeva
russian folksongs in the key of sadness
leo recordslr 559
distribution : orkhêstra
cd
In the Key of Sadness”, deuxième volet des chants populaires russes après “in the Key of Rhythm” livré par le duo père/fille issu de la Sibérie Orientale (voir R&C 78). On reprend les mêmes ingrédients : la voix évanescente, un peu New Age, pas encore affirmée et singularisée toutefois, d’Anastasia MASLOBOEVA et l’instrumentation hétéroclite (entre instruments traditionnels et ethniques et ustensiles divers) du paternel, Evgeny. Tout au plus note-t-on l’adjonction discrète sur l’une ou l’autre pièce d’un synthétiseur. Ce deuxième enregistrement n’est toutefois pas une simple reproduction du précédent. La finalité en diffère. L’accent est davantage mis sur la nostalgie, les regrets, la tristesse, justifiant une dédicace à la mère d’Evgeny. L’approche vocale, habitée par une forme de mysticisme, apparaît de même plus liturgique conférant à certaines séquences de l’enregistrement une aura religieuse, tandis que Evgeny MASLOBOEV use de phrasés parfois plus jazz. La communion avec la nature et le rythme de la vie qui caractérisait l’album de 2008 se transforme ainsi en une célébration des aléas de la vie.
pierre durr
the master musicians of jajouka
the source
le son du maquis181
distribution : harmonia mundi
cd
Enregistré en 2006 à l’occasion de la réalisation par les frères Éric et Marc Hurtado (connus pour leur groupe “Étant Donnés”) d’un film à venir d’ici la fin de l’année (“Jajouka, quelque chose de bon vient vers toi”), cette nouvelle production de l’ensemble dirigé par Bachir Attar comble un vide relatif à la documentation relative à la musique et à la culture de ce petit village du Rif marocain. Il s’agit donc de huit titres joués in situ et sans les contraintes (ni les orientations esthétiques contre-nature et culture) de la production rencontrées précédemment : du disque de 1968, initiative de Brian Jones au dernier en date, produit en 2000 par Talvin Singh. On retrouve avec “The Source” la magie qui avait bouleversé Brion Gysin et qui inspira de nombreux auteurs, cinéastes ou musiciens (de William Burroughs à Ornette Coleman, via les Rolling Stones et Bernardo Bertolucci...). Nous entendons “la” musique de JAJOUKA, celle qui depuis plus de 2000 ans intrigue, fascine et séduit. Classiques traditionnels issus du répertoire nous aspirant véritablement. D’autres musiques de l’Afrique du Nord s’inscrivent dans une dynamique équivalente (c’est le cas des Gnawa, du Diwan...) ; ce qui frappe ici, c’est la dimension de l’orchestre (11 musiciens) et de la spirale créée par les différents “pupitres” en osmose (ghaïtas, flûtes, tambours, voix, guimbri). Une pièce jamais enregistrée apparaît aussi, une musique de guérison, à elle seule justifiant l’écoute en boucle de ce disque exceptionnellement vivant.
dominique répécaud ( dino )
mentat routage
id.
musea parallèlemp 3099
cd
MENTAT ROUTAGE est une formation originaire du Mans qui se définit elle-même en tant que collectif “transartistique” à la croisée de l’improvisation, du jazz, du rock, des musiques expérimentales. L’aspect transartistique est bien sûr présent dans le line up scénique avec Didier Ledus et ses peintures improvisées en vidéo projection. La musique offerte par cet enregistrement, au-delà d’une courte ouverture délicatement bruitiste, semble de prime abord dominée par un côté jazz-rock, à travers plus particulièrement le jeu du violon de son compositeur/arrangeur Ludovic Fabre, évocateur de Jerry Goodman (le violoniste du Mahavishnu Orchestra) ou, pour rester français, celui des violonistes qui ont croisé la route de Zao (Lockwood par exemple) and Co (telle Deborah Seffer). Mais très vite, cette première impression est battue en brèche : “Zonder’s kilt vacations”, le 2e titre, n’hésite pas à intégrer des arrangements à la Zappa (notamment par le jeu du xylophone de Sylvie Daguet), que l’on peut entendre tout au long de l’album, en particulier dans “Genèse”. Certains passages improvisés de leur côté sont plus proche d’une pratique que l’on découvrait, à la même époque chez Henry Cow (cf. les enregistrements en public de “Greasy Truckers” des récents coffrets “The Road 1/5 et 6/10”). Il y a aussi quelques collages, un travail électroacoustique, qui enrichissent l’ensemble et font de cet album éponyme une agréable surprise. Sans oublier quelques clins d’œil présents dans les intitulés des vingt-deux pièces : “Monklimit variation”, “Zörn Mask replica”... par exemple.
Un enregistrement qui tient la route... du fait même de ses dérapages.
pierre durr
mkm
msa
for 4 earscd 1971
distribution : metamkine
cd
L’année 2006 avait été marquée par la tournée de Günter Müller, Jason Kahn et Norbert Möslang (en compagnie d’un 4e larron, Tomas Korber) au Japon et en Corée, au cours de laquelle les musiciens helvétiques croisaient leurs effets électroniques avec la (les) scène(s) locale(s) de Tokyo, Kyoto, Yamaguchi et Séoul. For 4 Ears nous en avait fait part à travers six témoignages, six “Signals to Noise”, parus entre fin 2006 et 2008. De mars à avril 2007, les trois musiciens susnommés (MKM) investirent le Mexique (m) et l’Amérique du Sud (sa), de la Colombie au Brésil en passant par le Chili et l’Argentine. Toutefois – en tout cas dans cet enregistrement – pas de rencontres avec les scènes locales. Juste le trio, comme dans “signal to noise 3”. Cet enregistrement, paru il y a plus d’un an et demi, en est un témoignage : chacune des six pièces représente une étape ou un lieu de concert (il y en eut deux à Rio de Janeiro). Le trio pratique une musique qui nous est certes familière, mais qui conserve la capacité de toucher l’auditeur parfois blasé par les enregistrements de musiques électroniques live qui déferlent dans les bacs. Une musique mouvante faite de pulsations et de rythmes, sous-jacents de longs bourdonnements, de sifflements ou de drones, une musique d’un continuum sonore urbain plutôt apaisé en apparence, loin des trépidations de la vie urbaine, loin surtout de l’imagerie sonore des villes latino-américaines, mais animée de variations plus ou moins prononcées.
pierre durr
monks of malespina
volume i
textilerecordsiku-019/tlp 23
lp
Toujours agréable de prendre des nouvelles de labels tels que Textile. Auteur de très bons disques de Jackie O’ Motherfucker, Daniel Padden, Magik Markers... et défricheur à tout va, le label français nous fait découvrir cette fois le combo nord-américain Monks of Malespina. Un premier disque étrange de ce groupe vraiment pas comme les autres. Capable d’a capella quasi-religieux, de morceaux au blues écorché teinté de folk. Des compositions articulées autour de nombreuses voix, comme les travaillent très souvent les groupes Animal Collective ou Why ?, et d’une guitare discrète, parfois aussi très lo-fi à la Josephine Foster ou Fursaxa.
Le spectre du travail sur la voix oscille entre le beat-boxing, le chant chamanique ou le chant en canon. Un univers étrange qui déstabilise car vraiment hors du commun. Surtout sur la première face du disque. Celle qui commence justement par du beat-boxing, à savoir la deuxième, se balade ensuite dans le blues le plus rêche, façon Tom Waits, ou dans un rock improvisé autour de voix répétitives mystiques particulièrement réussi. Cette fin de disque m’intrigue un peu plus et me permet de réellement me plonger dans leurs atmosphères vaporeuses. Par anticipation, vraiment le type de disque un peu ovni, comme certains premiers disques de Liars par exemple, et qui demande du temps pour être découvert à sa juste valeur, le temps de mûrir peut-être, même si dans leur tête tout a l’air déjà très clair, souvent la recette d’un disque ovni justement.
cyrille lanoë
nalle
wilder shores of love
alt vinyl recordsav019
lp
Et l’on reparle de NALLE. Un trio de Glasgow qui réunit Chris Hladowski, Hanna Tuulikki et Aby Vulliamy. Dans une de mes chroniques de notre numéro 84 du disque “Bow low bright glow”, sur le même label, du duo The Family Elan, formé par Chris et Hanna, je vous avais évoqué et même conseillé l’écoute de leur autre projet, Nalle. Le hasard faisant bien les choses, Alt Vinyl édite ces mois-ci en CD et LP, le troisième album du groupe, “Wilder shores of love”, après deux premiers disques chez Pickled egg et Locust Music. Un peu de pop teintée de folk dans Revue et Corrigée, qui s’adresse aux amateurs de voix féminines (la pop, pas Revue & Corrigée bien sûr !), catégorie voix quasi-lyriques. Tendance Kate Bush et Joanna Newsom (qui a sorti plusieurs bons disques de folk tarabiscotée à base de harpes et de compositions contemporaines chez “l’exigeant dans l’éclectisme” label américain Drag City). Si le duo Family Elan m’avait un tant soit peu laissé sur ma faim, voire ennuyé, j’étais assez enthousiaste à l’idée de prendre des nouvelles de Nalle, que j’avais laissé en route après leur premier album, celui chez Pickled Egg. Une folk aérienne aux accents de musique traditionnelle, raffinée et couvée comme du bon Daniel Padden. Avec même ses excursions dans un free jazz casse-gueule emmené par l’invité Raymond Mc Donald le temps du morceau “Songthrush”, posé sur un spoken word a priori improvisé aux envolées saisissantes.
Les fans d’Anthony & the Johnsons trouveront pour leur part un attrait pour ce disque avec notamment le très bon deuxième titre, “Sunne’s return”, sur un piano qui roule ses notes comme Hanna roule ses “R”, à l’écossaise. Un morceau hanté. Je ne sais pas si c’est le fait de jouer en groupe, mais la voix si particulière de Hanna y est portée de bien meilleure manière que chez Family Elan. On ne peut s’empêcher de penser aussi aux Canadiens d’A Silver Mt Zion sur le non moins bon morceau donnant son titre à l’album, on peut même parler d’un croisement de ces derniers avec Low. Si tous ces noms de groupes ne vous disent rien, c’est que vraiment ce ne sera peut-être pas pour vous. Les autres allez-y, c’est pas le disque de l’année, mais il a l’atout de s’affranchir de ce que l’on peut entendre ici ou là dans le genre, pour avancer sans complexes une pop délicate, classieuse et soignée. Et aventureuse aussi parfois, et même bancale, ce qui m’a poussé à écrire à propos de ce disque.
cyrille lanoë
michael pisaro
a wave and waves
cathnor recordingscath 009
distribution : metamkine
cd
Les photons sont des ondes qui se déplacent à 300 000 km/s dans le vide cosmique, les ondes sonores, en moyenne à 340 m/s dans l’air doivent être portées par l’air on l’a dit, mais aussi le métal
(5 000 m/s) ou l’eau (3 000 m/s). Ce sont des pressions et des creux qui se déploient dans toutes les directions comme les ondelettes autour d’un caillou. L’eau se comporte comme l’air, et est visuellement perceptible.
C’est par l’œil que commença “A wave and waves” dans une région magnifique de Californie du Nord, Big Sur. Là, cognant inlassablement les falaises, le ressac de l’océan a envouté Michael PISARO. Il a aussi constaté le mouvement périodique d’une 7e grosse vague. L’idée n’a fait qu’un tour et comme pour “Hearing the metal 1” et surtout “Unrhymed chord” qui ressemble le plus à “A wave and waves”, il s’est tourné vers Greg Stuart.
Le projet a pris un an pour ajuster les paramètres délicats du jeu, des sources, du temps, aptes à rendre audible la Vague primale qui nous entoure. Dans “Unrhymed chord” le tissu dense complexe de sons était créé par des sources comme le papier, le verre, la terre, le métal et beaucoup de savoir-faire de Greg Stuart. La technique d’écriture et le jeu sont assez proches pour ce travail. “A world in integer” part 1 utilise une progression arithmétique +/d’“atomessons”. Une enveloppe globale amplitude/ temps a été conçue pour répartir les sons de manière que l’acmé du continuum advienne statistiquement à mi-parcours, un peu dans l’esprit de “Having never written a note” de James Tenney mais sans le climax et en beaucoup plus fourmillant. Le rapprochement peut surprendre entre des œuvres utilisant l’une un seul instrument, une forme linéaire déterministe, l’autre une grande quantité de sources et des probabilités. Or le temps les rapproche : le continuum. Une question complexe s’il en est et qui préoccupe M. PISARO depuis sa lecture – sur les conseils d’Antoine Beuger – du livre de Richard Dedekind “Continuité et nombres irrationnels”. Comment une quantité de sons se recoupant par endroit crée une illusion d’homogénéité surtout quand les timbres ont une compatibilité texturelle forte.
La part 2 “A haven of serenity and unreachable” utilise plus de sources pour incarner le mouvement périodique de la 7e vague qui enfle et décroit. Le jeu et le mixage somptueux de Greg Stuart et Michael PISARO donnent autant la
sensation de voir que d’entendre la vague. Épatant travail sur le timbre, le temps et le silence (comme d’habitude un vide numérique en écho à toutes les ondes du monde sépare les deux parties) d’un des compositeurs les plus intéressants d’aujourd’hui.
boris wlassoff
pumice
s/t
doubtfulsoundsdoubt04
distribution : metamkine
25 cm
Ou, pour ma part, l’occasion rêvée de découvrir PUMICE, le projet du néozélandais Stefan Neville. Un 25 cm plein de feedbacks, de titres enregistrés en analogique 8 pistes, de boucles de guitares noise à l’envers, de batteries lointaines et lourdes à souhait, de voix au ralenti comme si on était pas à la bonne vitesse. Ça c’est pour les titres “fool fool fool moon”, balade hantée à la façon Brainbombs ou Hair & Skin Trading Company, et “head high” morceau le plus proche des ambiances de ses compatriotes Dead C. Le dernier titre lorgne sur la folk sombre de Roy Montgomery (un autre compatriote). Le tout dans un esprit lo-fi à bon escient non sans me déplaire. Pas loin d’être un des disques qui comptera, pour moi, en 2010. Son côté “facile d’accès” s’efface très vite, car à y creuser on trouve quelques trésors cachés de manipulations clairsemées, de larsens contrôlés et de drone dans les basses... Bref, un bon disque quoi.
cyrille lanoë
the right moves
the end of the empire
ultramarine001
cd
Trio de la côte est (Brooklyn) formé par le guitariste Ninni Morgia, le bassiste Stuart Popejoy et le batteur Kevin Shea, THE RIGHT MOVES nous apporte son deuxième album. Pour les connaisseurs, le premier connut la participation du trompettiste Peter Evans. Free-rock, pour faire simple. Plutôt mélodique, post colemanien. Les influences du free jazz, de certains groupes psychédéliques sont donc présentes, celle de Marc Ribot aussi.
Étirement des phrases, énervements électroniques et saturations dans la lignée de Sun Ra, voire de Faust, voilà de quoi ravir les amateurs du genre.
dominique répécaud ( dino )
christopher roberts
trios for deep voices
cold bluecb0030
distribution : orkhêstra
cd
Compositeur et interprète, Christopher ROBERTS est un Américain originaire de la Californie qui a passé une partie de sa vie en Papouasie. Il revendique une double culture, occidentale et orientale. Cela se traduit par exemple par le choix des instruments qu’il pratique : s’il a débuté avec la contrebasse au sein de formations jazz ou classique, voire folk, il s’intéresse aussi à d’autres instruments, de tradition orientale, en particulier le qin, un des instruments à (7) cordes, sorte de cithare, les plus anciens de la Chine, qu’il étudia, il y a plus de vingt ans, auprès d’un maître taïwanais.
Le label Cold Blue publie coup sur coup deux pièces, chacune dévolue à l’un des deux instruments. “Trios for deep Voices”, une pièce de près de 37 minutes pour trois contrebasses (aux côtés de Christopher ROBERTS, officient également Mark Morton et James Bergman), lui a été inspirée par certaines pratiques rythmiques des Papous, par le vol de calaos (“hornbills”), par l’observation des Monts Star. Les cinq mouvements de la pièce permettent d’aborder les différentes facettes du travail sur la contrebasse : attaques, frottement à l’archet, accords plus ou moins répétitifs, travail sublimé par l’interaction entre les trois instruments.
pierre durr
christopher roberts
last cicada singing
cold bluecb0034
distribution : orkhêstra
cd
Compositeur et interprète, Christopher ROBERTS est un Américain originaire de la Californie qui a passé une partie de sa vie en Papouasie. Il revendique une double culture, occidentale et orientale. Cela se traduit par exemple par le choix des instruments qu’il pratique : s’il a débuté avec la contrebasse au sein de formations jazz ou classique, voire folk, il s’intéresse aussi à d’autres instruments, de tradition orientale, en particulier le qin, un des instruments à (7) cordes, sorte de cithare, les plus anciens de la Chine, qu’il étudia, il y a plus de vingt ans, auprès d’un maître taïwanais.
Last Cicada Singing”, d’une trentaine de minutes, propose quatre pièces dédiées au qin. Christopher ROBERTS s’y attache davantage à jouer des timbres de l’instrument, d’une sonorité proche de la guitare, ses résonances, dans une démarche plutôt improvisée qui s’inscrit cependant dans l’optique d’une musique apaisée, sereine, quelque peu méditative.
pierre durr
sol 6
sol 6
red note15
distribution : orkhêstra
cd
SOL... Après le toit et les quatre murs, le sol ! 6... la formule instrumentale de la formation est fluctuante depuis sa naissance il y a quelques années. Elle fut à sept à ses débuts, parfois à cinq, pour finalement se stabiliser à six – et à l’occasion à 12 ! SOL 6... Solstice ? Idée d’un certain équilibre ? Déjà la parité est respectée : trois musiciennes, trois musiciens. Et, quoique réuni sous la férule de Veryan Weston et Luc Ex, principaux compositeurs – à côté des emprunts à Charles Ives, Erik Satie, Burt Bacharach – chacun des six instrumentistes participe pleinement à l’élaboration de cette musique de chambre libre parsemée de passages écrits. Ceux-ci constituent par ailleurs une sorte de plongée dans l’histoire de la musique, autant par le jeu coltranien du saxophone d’Ingrid Laubrock dans “Nood”, que par le chant de Mandy Drummond dans “Close to you”. La voix, justement, dévolue au pianiste (Veryan Weston) pour la pièce de Satie (“Chanson hollandaise”), à l’altiste Mandy Drummond (“Bacharach”) et à la violoncelliste Hannah Weston (“Sick Eagle”, la pièce de Charles Ives) a désormais une importance moindre, sinon quelque peu stabilisatrice pour l’auditeur, dans un environnement instrumental foisonnant, à l’image des percussions de Tony Buck.
pierre durr
ternoy / cruz / orins
la gorille
circumcollection microdici
cd
Bruitiste, post-rock, psychédélique, pop expérimentale ou jazz hardcore, le trio brouille les pistes et essaye de nous emmener là où on ne s’y attend pas. Fender pour TERNOY, guitare basique pour CRUZ, batterie pour ORINS, les trois musiciens jouent (en live) sur le volume et l’énergie du rock mais ne s’en contentent pas. D’autres influences – de Stravinsky à Sonic Youth – ouvrent à de multiples propositions. Le trio canalise le moins possible les courants afin de court-circuiter des musiques trop blettes. Il souffle sur leurs nuages illusoires et s’inscrit en faux contre leurs états de services cosmétiques.
Face aux ravages de la répétition, TERNOY, CRUZ et ORINS cherchent des pulsions, même si parfois leur musique manque de ressort ou à l’inverse croule sous un poids d’arrogance. Mais quand un écrou saute dans leur machine et l’enraye, les musiciens la forcent encore un peu jusqu’à ce que ses rouages claquent. La question de tenue ne se pose même plus. Se quitte le réglé. Il faut que ça passe. Mais il arrive que ça casse et dégénère dans une sorte de sophistication alambiquée non exonérée d’un immuable passé de l’expérimentation pour l’expérimentation. Si bien que certaines plages tournent en rond et pas forcément rond. Le trio s’enfonce dans des sortes d’accidents. Il s’enterre à force de vouloir tuer la musique toute faite. L’ambition est là. Mais sa réalisation laisse perplexe. On risque de lancer des pierres aux musiciens. Ils les sculptent eux-mêmes en se débattant dans les heurts de leur chaos. Parfois cependant tout s’allège. Lorsque les créateurs ne jouent plus les masochistes, les sacrilèges.
Quand ils se laissent porter par une inspiration capitale. Celle qui se remémore que la musique doit rester populaire. À trop l’oublier le remède peut sembler pire que le mal. Même pour l’auditeur qui vient chercher dans “La Gorille” une réponse à l’inamovibilité musicale infuse. Restent de chouettes moments et de beaux sauts de l’ange. Il faut donc saluer le risque que les trois musiciens – que l’on retrouve dans les différents collectifs – prennent. Demeure chez eux le désir constant de retravailler une matière sonore dans laquelle disparaît l’identité des instruments pour les porter vers une autre dimension.
jean-paul gavard-perret
thomas tilly – to
cables & signs
fissurur06
distribution : metamkine
cd
En 1981, Alvin Lucier – génial artiste faisant le lien parfait entre démarches expérimentale et artistique – enregistrait des fréquences radio naturelles émises par la ionosphère, une énergie électromagnétique en liberté autour de la terre que l’on nomme Atmospherics ou Sferics. Ces ondes sont là, nous entourent, nous traversent mais on ne peut les entendre. Notre système auditif n’est pas assez développé. C’est à l’aide de microantennes que l’on peut les capter. Il en va un peu de même avec le monde sonore sous-marin. L’hydrophone (un transducteur électroacoustique qui transforme les oscillations acoustiques perçues dans un liquide en oscillations électriques, bref un micro pour l’eau et non pour l’air) serait né au sein de l’armée pour détecter les navires ennemis, donnant ensuite naissance au sonar (par ailleurs au centre d’une autre pièce d’Alvin Lucier). Là encore, il s’agit de suréquiper l’oreille humaine cependant très réquisitionnée pour déchiffrer ces sons sous-marins et les ficher. On l’appelle ici oreille d’or.
Que dirait-elle de ces enregistrements hydrophoniques réalisés dans les eaux des douves d’un château par Thomas TILLY ? Serait-elle capable d’en déterminer les sources ? Ou bien accepteraitelle de quitter les indices pour passer à une écoute réduite considérant la surface de l’eau comme l’équivalent du voile de Pythagore ?
Car nous sommes, nous auditeurs lambda, face à la question du qu’est-ce que j’écoute ? (La question du pourquoi ayant été résolue dès l’achat du disque). On peut résumer brièvement à une suite itérative d’attaques courtes avec un léger
mouvement harmonique pour ensuite passer à une suite de variations complexes de ces mêmes attaques. Résumé succinct et pas très sexy.
Mais puisque la suggestion de l’acousmatique est de mettre face à nous le sonore et son possible musical, on dira que c’est assez proche d’une suite musicale minimale et organique, tels des feedbacks organisés d’un David Tudor, ou des Fractals d’un Bernard Fort. Et puisqu’il s’agit de l’activité de plantes et d’insectes aquatiques rendue audible grâce à sur une suramplification (d’un phénomène qui existe dans une gamme de fréquences perceptible par l’oreile humaine), on pensera également aux captations animalières de Chris Watson. Thomas TILLY nous fait partager son écoute, attentive et évidemment subjective, de moments sonores composés et modulés naturellement par l’environnement et qui deviennent musique – par notre écoute – sur ce support de diffusion.
jérôme noetinger
trio passeurs
existences
marge44
distribution : improjazz
cd
Originaire de la région lyonnaise, la saxophoniste Véronique Magdelenat évolue principalement, depuis plus d’une dizaine d’années, sur la scène française de la côte méditerranéenne, en particulier celle qui gravite du côté du Vaucluse, où elle s’est installée. Elle se produit notamment en compagnie du batteur Luc Bouquet, croise ses compatriotes “sudistes” Raymond Boni, Bernard Santacruz... Elle multiplie toutefois ses rencontres avec d’autres improvisateurs jazz, se produit dans l’émission d’Anne Montaron. Cet enregistrement du TRIO PASSEURS, quoique réalisé à l’AJMI à Avignon, lui permettra peutêtre d’accéder à de nouveaux horizons, comme se sont ouvertes les portes de Gérard Terronès. Si la formule instrumentale du TRIO PASSEURS est assez conventionnelle, saxophones, contrebasse (Bernard Santacruz) et batterie (Christian ROLLET), le jeu de la dame est assez particulier. Fait de phrases brèves, plutôt convulsives, même lorsqu’elle use de la répétition, il introduit la fragilité d’une démarche qui se cherche encore et qui est très prometteuse.
pierre durr
viosac
dawning luminosity
vats33
cd
Graham Stewart a-t-il été touché par la grâce ? Espère-t-il une rédemption ? Toujours est-il que son nouvel ouvrage tranche assez nettement avec ses deux précédents enregistrements. Point de bruitisme ici, de structure déchiquetée et tourmentée, conjugué en plusieurs pièces comme ce fut le cas avec “Rustypile” et “You are planning to enjoy the apocalypse”. Mais une œuvre de longue haleine en trois mouvements, sorte de drone progressif et intense réalisé délicatement par superposition de sonorités, et qui se déploie sur une cinquantaine de minutes, chacune des parties présentant une texture légèrement différente. Certes, ce n’est pas non plus l’euphorie. Les sons et leur déroulement restent marqués par une mélancolie revendiquée (l’album est sous-titré “music of sadness...” !), et l’image de la couverture, la représentation de St Jean de Patmos par le peintre milanais du Quattrocento, Bramantino, montre la filiation de cette pièce avec le précédent recueil, qui parlait d’Apocalypse.
pierre durr
rainer wiens
shadows of forgotten ancestors
ambiances magnétiquesam 193
distribution : orkhêstra
cd
D’origine germanique, Rainer WIENS s’est fait connaître, principalement via ses productions chez l’éditeur montréalais AM – auxquelles il convient de rajouter “Bonunca Dream Music” (nunca 01, 1995) – souvent en compagnie d’autres instrumentistes, par sa pratique de la guitare, plus précisément la guitare préparée. “Shadows of forgotten ancestors” a donc de quoi surprendre l’auditeur. Mis à part la pièce d’ouverture, “The Valley of Green Ghost”, le court “Kawthoolie”), et “The Taste of Pomegranate” qui clôture le recueil, Rainer WIENS n’en est pas l’interprète. Mais ces pièces donnent le ton et son sens à cet enregistrement dont il est le compositeur. Il y joue de la kalimba, de ce piano à pouces propre à l’Afrique.
L’album entier est une déclinaison de travaux inspirés à la fois par les rythmes africains et par la filmographie de Sergei Paradjanov, lui-même adepte d’une réflexion sur les héritages du passé et d’une approche shamanique. La réalisation en est principalement confiée à d’autres instrumentistes de la scène canadienne, en solos ou en duos : les violonistes Josuah Zubot et Malcolm Goldstein, Jean Derome à la flûte, Frank Lozano au saxophone, Jean René à l’alto. Ainsi “Shh... Whisper to the Wind”, une des deux plus longues pièces du recueil, est une parfaite illustration d’une communion entre le jeu des cordes du violon et le souffle, soutenu par quelques murmures. Un album inspiré.
pierre durr
zeitkratzer
john cage _ (old school)
zeitkratzer recordszkr 0009
distribution : metamkine
cd
Deux CDs qui permettent de repositionner la démarche de ZEITKRATZER, de voir un peu plus clairement l’endroit de leur pertinence. Ensemble existant depuis un peu plus de 10 ans (depuis 1999) ZEITKRATZER a tout d’une bonne idée : un ensemble de solistes de haut niveau (le personnel a souvent changé au cours des années, mais parmi ses membres passés ou présents on voit, au hasard, des personnalités comme Melvyn Poore (tuba), Ulrich Krieger (saxophones), Anton Lukoszevieze (violoncelle) ou Axel Dörner (trompette), sous la direction, immuable, du pianiste et compositeur Reinhold Friedl, tous musiciens non seulement accomplis – ce qui ici veut dire parfaitement maîtres de leurs instruments et même plus, souvent inventeurs de techniques nouvelles sur ceux-ci – mais de plus se situant souvent à la croisée de plusieurs courants musicaux. Entre maîtrise instrumentale et curiosité intellectuelle, quoi rêver de mieux ? Et la démarche, projet initial, consistant à mettre sur un pied d’égalité des compositeurs – ou plutôt des musiciens – venant d’horizons les plus divers, de Lee Ranaldo à Arnold Schönberg, de Terre Thaemlitz à Karlheinz Stockhausen, ou encore Lou Reed, Dror Feiler, Column One ou John Duncan... de toutes façons la liste est trop longue... est plus que louable – essentielle, urgente et inévitable. Dans des nombreux cas, notamment lorsque le compositeur invité n’écrit pas sa musique (et on peine à imaginer Merzbow, ou William Bennett, de Whitehouse, tendre un score d’orchestre !), d’autres moyens ont été utilisés, comme un apprentissage à l’oreille d’après un enregistrement sonore, une partition graphique, ou une partition plus classique écrite par les membres de l’ensemble d’après un enregistrement. C’est d’ailleurs de cette façon qu’a été travaillée la “reprise” (réinterprétation ?) par ZEITKRATZER du mythique “Metal Machine Music” de Lou Reed, qui est sans doute le plus grand “coup d’éclat” de l’ensemble.
Alors tout bon ? Presque. D’une part il est incontestable que la musique d’aujourd’hui (et peut-être surtout en Europe) a plus que besoin de casser les cloisonnements de styles et de genres – quand il ne s’agit pas tout simplement de la préservation d’une caste, de la défense d’un académisme – et que de tels ensembles sont trop peu nombreux. On pourra se demander si le Kronos Quartet n’a pas été parmi les premiers à indiquer une telle voie – mais plus de 30 ans après sa création il ne reste que peu, ou rien, du Kronos qui donne vraiment envie. On pense plus à une habile opération de bonne conscience mainstream, avec les reprises de Hendrix aux violons comme (faux) gage de “street credibility”. Heureusement qu’il y en a d’autres – on peut penser à l’ensemble Phoenix
de Bâle, à Nelly Boyd (Hambourg)... Mais ZEITKRATZER reste sans doute le plus visible d’eux tous – à en devenir une sorte d’étalon.
Par contre on peut également se poser la question de l’intérêt véritable d’une telle entreprise, se demander si le fait de faire jouer du noise ou de la pop par un ensemble d’environ 10 musiciens d’impeccable formation classique a beaucoup de sens en dehors du projet sur le papier, en dehors de la note d’intention. Est-ce que l’auditeur d’un concert lors duquel ZEITKRATZER interprète Zbigniew Karkowski va se mettre en quête de la discographie du Polonais nomade ? Ou, à part une curiosité, que va entendre l’amateur de Keiji Haino de plus, de nouveau, de plus profond lorsque celuici joue avec l’ensemble ?
Peut-être que cette idée trop germanique, prussienne, participe à une sorte de “gentrification” des musiques jugées plus difficiles d’écoute ? Un plus de bonne conscience – de qualité. Les commentaires le plus souvent lus ou entendus sur le “Metal Machine Music” de Lou Reed tel que joué et enregistré par ZEITKRATZER ont été l’étonnement d’entendre à quel point “c’est pareil”. On n’est pas loin de la performance, au sens sportif, physique. Gravir une montagne juste parce qu’elle est là.
Une de mes pièces favorites de ZEITKRATZER est “Xenakis [a]live !”, une composition de Reinhold Friedl. À moins qu’il ne s’agisse d’une relecture de “Persépolis” de Iannis Xenakis. Ou d’un moyen terme entre les deux. En tout cas une musique fortement inspirée par la composition de 1971, remaniée structurellement et écrite pour l’ensemble instrumental par le directeur artistique de celui-ci. Et la réussite tient sans doute (aussi) au fait que Reinhold Friedl connaissant fort bien l’outil auquel il destine son travail, il lui est plus aisé de concevoir certaines parties ayant déjà en image mentale leurs réalisations par les musiciens qu’il dirige – et connaît – ainsi que le son commun développé par l’ensemble ; mais on peut supposer que la musique de Xenakis – donc une musique de tradition “savante”, assimilée sinon directement issue d’une pensée “académique”, musique de concert (même si le cadre de la création de “Persépolis” échappe, et de loin, au cadre du concert classique) – cette musique donc ait pu être plus proche, dans ses pensée et facture, des musiciens de ZEITKRATZER. ZEITKRATZER a toujours joué les “classiques du XXe siècle” (Luigi Nono,
Phill Glass ou Helmut Lachenmann...) mais peu de ces compositions apparaissent sur leurs enregistrements. Et donc les deux CDs monographiques se présentant comme le début d’une sous-collection, sous le titre commun de “Old School” et dédiés l’un à John Cage et l’autre à James Tenney ne sont pas un départ stylistique pour l’ensemble, au contraire – la continuité d’une démarche. Et paradoxalement, si on songe au titre “Old School” c’est là qu’il démontre une réelle nouveauté: ces musiques de tradition écrite (même si dans certains cas cette écriture est minimale ; pour “Koan : Having Never Written a Note for Percussion” de Tenney elle se limite à une indication de moins d’une ligne), ces musiques gagnent une vitalité nouvelle, on y sent le jeu, on les sent véritablement vivantes. Les deux enregistrements proviennent certes d’enregistrements live, ce qui peut, loin du studio, amener un surcroît de tension et d’excitation. Mais le Lou Reed était également un enregistrement live. On peut parier que, ici, les musiciens sont pris par la musique, à l’aise non seulement avec leurs instruments mais également avec le propos musical dans son entier, les codes non-dits le régissant, ou le son d’ensemble (et cette notion est particulièrement importante dans les pièces de James Tenney). Très souvent John Cage, malgré sa réputation d’iconoclaste, est joué de façon très classique, que ce soit en concert ou sur enregistrement, et le résultat est qu’on peut préférer lire ses textes, penser aux implications esthétiques de sa musique que l’écouter. Ici, et sans doute parce que son interprétation est nourrie par la fréquentation par les musiciens d’autres musiques, vivantes, et de nombreux compositeurs, vivants – et ô combien pour certains d’entre eux –, on se retrouve face à la musique seule ou du moins primordiale. La même chose est à l’œuvre dans le disque de Tenney, amplifiée encore par une prise de son plus claire et aussi sans doute par la rareté relative d’enregistrements de ce compositeur – du moins si on le compare à Cage.
En réponse à mes propres réserves sur l’utilité ou la pertinence de ce travail de “passages” inter-genres ou inter-mondes (musicaux), si cela doit produire une telle qualité de jeu, une telle renaissance aux compositeurs “old school” on ne peut qu’en demander plus.
kasper t. toeplitz