antez
continuum
azimutaz006
distribution : metamkine
cd
Le travail de Richard ANTEZ m’était jusque-là totalement inconnu. Quelle chance pour moi de combler ce manque et de découvrir ce "sculpteur percussionniste", qui depuis plus de vingt ans expérimente les capacités sonores les plus extrêmes et variées de la percussion, qui en compagnie d’un(e) danseur(se), qui avec d’autres percussionnistes (Seiji Murayama), qui avec un contrebassiste (David Chiesa) ou avec l’électroacousticien Jérôme Noetinger. Un de ses projets actuels, en parallèle de "Continuum", est un duo avec la vielle à roue de Yann Gourdon. Ce disque, solo de percussions frottées, est tout simplement surprenant. Surprenant de par l’expérience auditive qu’il procure. Un disque en 3D où l’on lie facilement le geste au son. Le musicien a réussi à obtenir une profondeur de sonorités incroyable, où chaque action ou frottement sur la peau d’un tambour / dispositif fabriqué et apprivoisé le temps d’une année, nous agrippe et nous prend aux tripes, pour ne plus nous lâcher. Richard ANTEZ a incorporé des objets de récupérations divers qui explorent, en plus de l’archet, les sonorités de cette caisse de résonances. Le résultat de ces expériences est foudroyant de par les textures obtenues allant de l’ultra-minimal à l’ultra-son. Un tapis de fréquences étirées donne un côté extrêmement intemporel à la chose, une musicalité aérienne et vive à la fois, comme une impression d’implication de l’artiste, dans une générosité totale. Naturellement, tout évoque le drone au plus grand de sa forme, tel que rencontré chez Phill Niblock ou Éliane Radigue. Sans aucun doute désormais, ce disque me passionne. Il est édité par la structure Azimut dans laquelle l’artiste, également plasticien, semble être actif, et qui est surtout un laboratoire sonore qui explore les domaines de la physique acoustique et électroacoustique installé à Grenoble depuis 1988.
cyrille lanoë
armchair traveller
schöne aussicht
staubgold digital6
cd
Il s’agit de la nouvelle production de Werner Durand, Silvia Ocougne, Sebastian Hilken et Hella von Ploetz. Mon premier contact musical avec Werner Durand et Silvia Ocougne fut 13th Tribe, groupe où nous rencontrions déjà Pierre Berthet, il y a près de vingt ans. Folk répétitif et/ou progressif ? Oui, avec un mélange sans cesse en évolution de sonorités complémentaires, issues des orgues de verre et guitare acoustique, violoncelle et différentes percussions non occidentales, différents tuyaux et instruments à bouches (de l’harmonica aux flûtes en PVC). Alliage subtil de sons résonnants et d’attaques sèches, rythmes très marqués et nappes fluctuantes. Il y a de la matière et de l’énergie ; du son, de beaux paysages...
Parfait pour glisser dans la torpeur et en sortir indemne.
 
 
 
 
 
dominique répécaud ( dino )
michaËl barthel
musik für sammlung #2
recordings for the summer
cassette
Le 29 mai 2010, Michaël BARTHEL jouait à NK, à Berlin, dans le cadre d’une soirée de poésie sonore. Raionbashi jouait également, Dylan Nyoukis refermait la soirée. Les performances publiques de Michaël BARTHEL sont devenues assez rares. À la fin des années 90, il tournait surtout avec The Nautilus Deconstruction, projet solo noise prolifique qu’il a depuis stoppé et considère un peu sans le dénigrer comme son adolescence de la musique. "Musik für Sammlung #2" est l’une des dernières sorties de Recordings For The Summer tenu par Michaël BARTHEL lui-même. Comme il ne saurait plus dire combien de disques il a sorti depuis dix ans sur son label, disons que toutes les sorties ne tiendraient plus dans un salon. Au fil des années Recordings For The Summer s’est construit une solide réputation par des sorties de musiciens plus ou moins obscurs de la scène improvisée, mais surtout par ses "pochettes" improbables, faites de récupération en tout genre, chaque disque se transformant en sculpture à poser au sol ou à accrocher au mur, occupant toujours plus d’espace. Peints en blancs, on les aurait dits tout droit sortis de l’atelier de Twombly ou de Malaval.
BARTHEL ne cherche pas à faire fructifier son talent. Il sort parfois des disques, surtout des cassettes, parfois pas, lorsqu’il en a envie ou juste le courage, puis s’arrête pour se concentrer sur d’autres projets dont sa galerie à Leipzig. Puis un jour, il se remet à sortir six cassettes, une poignée de copies, la plupart pour ses amis.
L’une des faces de cette nouvelle cassette est cette performance vocale étrange qu’il avait donnée à Berlin ce soir-là : dix minutes d’exercices phonétiques tels qu’il lui a fallu en pratiquer dans sa jeunesse, relecture et réenregistrements successifs de sa propre voix sur des walkmans relisant en boucle les mêmes phonèmes, jusqu’à l’ennui le plus intense : un tube de l’été. L’autre face est également un soliloque, une Ursonate étouffée, donnée dans un espace réduit, en huis-clos, au terme duquel les oiseaux du jardin finissent par communiquer avec le son strident d’un cornet surgi de nulle part. Michaël BARTHEL est comme le Velvet Underground, il donne envie de faire de la musique.
benjamin laurent aman
franziska baumann / matthias ziegler
tidal affairs
leo recordslr 589
distribution : orkhêstra
cd
"Voix et marées", deuxième épisode. Le duo helvétique poursuit sa quête sonore électroacoustique débutée en 2007. Rappelons que Franziska BAUMANN, ne se contentant pas d’user d’une voix au spectre étendu, s’arme d’un gantelet sensoriel – le SensorLab – à la main droite pour contrôler celle-ci par de simples gestes, offrant à son partenaire des paysages variés, d’un onirisme certain, parfois proche d’un drone ("topographics"), mais aussi ponctué de divers bruitages, de pratiques rappelant le scat, sur lequel ce dernier insère un jeu varié, renouvelé du travail des flûtes (dans ses variantes, telles la flûte basse et la flûte contrebasse) entre quelques phrasés mélodieux, claquements d’embouchure et autres effets. Les parties plus précisément électroacoustiques s’inscrivent lentement entre les deux instrumentistes
sans les submerger, s’étalent, s’engouffrent dans les interstices, refluent.
pierre durr
guillaume bellanger / Étienne ziemnick
39’05
autoproduction
distribution : metamkine
cd
Guillaume Bellanger, saxs et Étienne Ziemnick, batterie. Je suis ressorti de la première écoute de ce disque avec cette réflexion en tête : "Mais pourquoi cherche -t-on toujours à jouer trois mille notes ? Deux ou trois suffisent."
Plaidoyer de musique minimaliste ? Non. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que les passionnés de musique minimaliste mettront ce disque dans cette catégorie. Ce qui m’a amené cette réflexion, c’est que la musique proposée est construite avec quatre ou cinq matières, je ne me suis pas amusé à compter. Les matières sont subtiles, très bien enregistrées, il me semble qu’il y a là un gros travail de prise de son qui sert très bien le propos. Ces matières sont très bien maîtrisées dans leurs émissions, leurs gestions, leurs associations... C’est plein de contrastes. De belles longueurs. De belles cassures. Et puis ce sentiment d’une pièce, très linéaire, qui a pris un chemin, un dessin, et qui le garde jusqu’au bout.
Rien de démonstratif, une implication simple, constante et précise. Équilibre. C’est un des autres mots qui me viennent. Certains styles, certains musiciens ont besoin de beaucoup de changements, de variété de sons, de matières. Là nous sommes plutôt dans une expédition vers le dedans, on entend qu’ils s’écoutent, qu’ils s’entendent et on part avec eux. Bravo.
benoît cancoin
cindytalk
up here in the clouds
editions mego106
distribution : metamkine
cd
N’aimant pas parler pour ne rien dire, Gordon Sharp (le musicien se cachant en fait derrière CINDYTALK) préfère communiquer au travers des sons comme des formes et des textures qu’il invente à partir d’eux. Ceux qui connaissent bien le deuxième album de ce groupe britannique monté sur les cendres de Freeze le savent, eux qui ont eu tôt fait d’y repérer un sample extrait du film de Godard "Vivre sa vie", et dans lequel l’importance du langage est justement débattue. Secret, ce globe-trotter (dont la vie s’est faite en Angleterre, aux ÉtatsUnis, à Hong Kong ou au Japon) a longtemps distillé le chaud et le froid sans compter. En bon fan de Liz Frazer des Cocteau Twins, et pour le compte du projet collectif imaginé par le manager du label 4AD, à savoir This Mortal Coil, Gordon Sharp a composé (en fait coécrit), chanté et participé à la fameuse reprise de "Kangaroo" de Big Star. Disons qu’il s’agit là du côté sensible de sa personnalité, d’un de ces moments privilégiés au cours desquels il prend plaisir à s’épancher dans des ambiances automnales, fort d’une exquise délicatesse que peut lui envier David Sylvian. À l’opposé, bien des années après la première période de CINDYTALK, Gordon Sharp s’est longuement intéressé aux fréquences basses de la techno hardcore, avant de succomber – fasciné – au charme de l’autre extrémité du spectre sonore associée aux aigus. étaphoriquement au moins, et aux antipodes de This Mortal Coil, ces deux facettes ont été cultivées dans CINDYTALK, à des périodes différentes de la vie de Gordon Sharp. Déjà, les disques des années quatre-vingt dressaient la carte des méandres d’un cerveau passablement tortueux. Sons de tôles froissées, bruissements opaques d’obédience industrielle : CINDYTALK traçait alors sa voie avec témérité, à force de grincements courants dans les parages du post-punk, au point que la démarche a dû séduire Peter Rehberg du label Mego, pour lequel CINDYTALK a été réactivé. "Up Here In The Clouds" s’inscrit dans la foulée de "The Crackle Of My Soul", mais bien que plus versé dans le bruitisme qu’à l’époque du pourtant singulier "Camouflage Heart" (le chant y avait encore sa place), Gordon Sharp y fuit quand même (c’est lui qui le dit) la fétichisation machiste des effets d’un Prurient, par exemple, lui préférant une approche sensorielle, tactile, et à l’origine d’interactions organiques entre embryons de mélodies et rythmes complexes. À ces nappes atmosphériques diffuses, sur le même label, et dans un registre voisin, l’on pourra toutefois préférer les disques de Mark McGuire, guitariste d’Emeralds, ou encore d’Oneohtrix Point Never.
philippe robert
compilation
embobinoiz copulum vol hume one
embobprod
cd
La salle marseillaise L’Embobineuse et sa cousine médiathèque Data, se lancent dans un état des lieux de leurs activités (concerts, performances, expositions) à travers l’édition discographique. De vrais lieux alternatifs dont la saveur de quelques concerts sauvages et énergiques, dans l’urgence dira-t-on, est palpable puisque fixée le temps d’une compilation de 28 morceaux (pour un total de près de 80 minutes) tour à tour noise, indus, poétique et rock and roll. Évidemment il s’agit de prises live datant de janvier 2006 à février 2010. Le Dernier Cri a eu la bonne idée d’accompagner l’initiative de sérigraphies (sous forme de livre) à l’imagerie trash qu’on leur connaît. Un objet-disque qui ne triche pas, tout comme son contenu à l’esthétique et à la démarche proches de celle du festival et de ses compilations du même nom, Sonic Protest. C’est ainsi que la poésie sonore de Charles Pennequin se frotte au noise rock de Pakito Bolino pour une rencontre explosive, plus loin un hip hop indé et dark de Labwaste et Ancient Myth qui a de la gueule. Entre-temps le noise reprend le dessus avec un KK Null en pleine forme, un Wolf Eyes à l’échauffement ou un Sister Iodine concis... et plein de surprises comme ce metal sans l’être avec l’intriguant morceau de Kornreiniger, "Katharina", érigé comme un étendard de ce foisonnement à "l’esprit punk" des lieux. On retrouve aussi le rock de TV Buddhas ou An Albatross, et même un peu de dark-folk avec Evangelista. Ce qui montre alors l’ouverture d’esprit des lieux, et la pertinence des spectacles programmés. Le tout dans une cohérence et une cohabitation parfaites, jusque sur ce disque évidemment.
cyrille lanoë
compilation
xxxii° concorso internationale luigi russolo
monochrome visionmv33
distribution : metamkine
cd
En mars dernier, le festival Le Bruit de la Neige, d’Annecy avait organisé, en collaboration avec la fondation Luigi Russolo de Varèse, le concours international de création électroacoustique. L’éditeur russe, Monochrome Vision a décidé de présenter 13 œuvres sélectionnées parmi la soixantaine d’œuvres en compétition, sous forme d’un double CD. Le contenu du 2e CD, sous-titré l’"Air du temps" – The "in" side présente quelques œuvres retenues pour leur intérêt, le premier étant uniquement dévolu aux œuvres primées et aux lauréats de la compétition dont le thème était la ville, existante ou imaginaire, qui rappelle celui du sixième concours d’art radiophonique ("villes manifestes") de la Muse en Circuit en 2004.*
Le choix de la plupart des récipiendaires apparaît assez curieux, s’il ne fallait privilégier la thématique qu’au sens strict de son intitulé. En effet, les quatre premières œuvres semblent s’attacher davantage à l’imaginaire qu’à une figuration sonore de la réalité, un imaginaire en liaison – pour certains – avec les métamorphoses, les changements de saisons, sinon d’univers. "Vertumnus" (du compositeur chypriote Elia Marios Joannou) n’est-il pas le dieu du passage de la floraison à la fructification ? En même temps "Spring Relaps" du Russe Sergy Khismatov s’attache à monter une forme d’échappatoire d’un univers urbain obsédant vers une nature virtuelle. Un peu comme si l’air du temps (le développement durable qu’on met à toutes les sauces) présidait à l’élaboration des œuvres et/ou du choix du jury. En d’autres termes, la ville ou sa métamorphose n’est plus la "Métropolis" stressante, voire inhumaine, et les différentes contributions déclinent finalement des espaces sonores plutôt oniriques et poétiques (revendiqués par la québécoise Valérie Delaney dans "La cité de verre" inspirée par Isaac Asimov : entourée de ces murs translucides, je descends l’escalier qui mène à son cœur), parfois attrayants et ponctués chez certains compositeurs d’inserts et de collages, certes discrets, plus réalistes tels les bruits de pas, de circulation, de mélopées orientalisantes captés à Istanbul** ("Schatten", de l’Allemand Sebastian Peter), quelques voix diphoniques (chez Sergy Khistamov), des rires (Valérie Delaney). Seule peut-être, "signes vers l’autre", la composition de l’Espagnol Joan Bages Rubi transcrit une vision plus pessimiste, voire tourmentée de l’homo urbanus.
* Le thème de l’édition 2 011 est lié aux Armes d’Éros (cf. www.studioforum.net/festival.html)
** Istanbul apparaît aussi sur le 2e CD avec "Wandering around the city" du compositeur turc Erdem Helvacioglu, version sans doute alternative de son "A walk through the bazaar"
pierre durr
wolfgang dauner’s et cetera
knirsch
hgbshg 20013
distribution : orkhêstra
cd
Du jazz-rock dans Revue & Corrigée ? Non, pas vraiment. En tous cas pas de cette sorte qui aura été défendue, par chez nous et dans les colonnes des magazines de jazz, dans les années soixantedix et bien après. D’ailleurs, l’histoire du jazz électrique influencé par le rock reste à écrire. C’est-à-dire celle qui inclurait notamment Miles Davis avec le guitariste Pete Cosey, le Tony Williams Lifetime dans sa version incluant Jack Bruce, Larry Young et John McLaughlin, le Mahavishnu Orchestra première mouture (accessoirement une influence revendiquée par le duo psychédélique Om aux côtés du "Spectrum" de Billy Cobham), les premiers Larry Coryell marqués par Jimi Hendrix, ou encore Soft Heap au sein duquel le future "réductionniste" Radu Malfatti fit une apparition. Afin d’écrire cette histoire, donc, on pourrait prendre comme point de départ la fameuse liste établie par Steven Stapleton incluse dans la pochette du premier opus de Nurse With Wound, dans laquelle on retrouve entre autres Secret Oyster, Association PC (le groupe du batteur Pierre Courbois) ou Min Bul (première formation du guitariste Terje Rypdal, annonciatrice dès la fin des années soixante de ce que fera par la suite Raoul Björkenheim poussé par Paal Nilssen-Love). Justement... : cette liste comprend ce que l’on appelle faute de mieux du krautrock, terme assez vague regroupant pour l’occasion, outre du psyché et du "planant", du hard rock, du prog et du jazz-rock. Par exemple ET CETERA, formation du pianiste de jazz allemand Wolfgang DAUNER, et dont le line-up a évolué au fil du temps. Sur "Knirsch", leur deuxième disque, officient deux rythmiciens (Fred Braceful, et John Hiseman, de Colosseum), le bassiste Günter Lenz, le bruiteur-chanteur Richard Ketterer et Larry Coryell. Même si les cinq morceaux réunis ici ne possèdent ni l’ambition ni la folie du fameux "Free Action" réalisé par le même DAUNER en compagnie de Gerd Dudek et Jean-Luc Ponty (un disque à propos duquel Julian Cope ne cesse de souligner combien il a marqué l’émergence de la scène psychédélique nippone des seventies), ceuxci n’en sont pas moins typiques des productions les plus émancipées dans le genre : certains Embryo par exemple, "Counterbalance" d’Heikki Sarmanto, "Wahoo!" d’Eero Koivistionen, les trois premiers Bob Downes ou l’album éponyme de Ray Russell avec The Running Man. Afin d’en savoir plus sur ET CETERA, l’on lira avec intérêt "Krautrock, Cosmic Rock And Its Legacy". Et l’on n’oubliera pas non plus que le jazz, au cours de son électrification, a fini par croiser la route du funk débridé et de la no wave – citons Prime Time d’Ornette Coleman, "Tales Of Captain Black" de James Blood Ulmer, Decoding Society (Ronald "Shannon" Jackson), Defunkt (Joseph Bowie), les débuts de Julius Hemphill, Charles Bob Shaw... Une petite anecdote: à propos des groupes figurant dans la liste de Nurse With Wound mentionné précédemment, et dans la cadre de la réédition en vinyle de "Chance Meeting...", Steven Stapleton a enregistré une face inédite consistant à lire leurs noms (de manière travaillée quant au mix) avant de terminer par ces mots : "All these bands are completely SHIT". À chacun de voir... Personnellement, je m’en retourne écouter ET CETERA et mon exemplaire usé d’Alcatraz.
philippe robert
ernesto diaz-infante / manuel mota / gino robair / ernesto rodrigues
our faceless empire
pax recordingspr90289
cd
La rencontre dans un studio californien de deux improvisateurs locaux et de deux musiciens portugais est en même temps une interaction entre l’acoustique (la guitare de DIAZ-INFANTE, l’alto de RODRIGUES) et l’électrique (la guitare de MOTA, les effets électriques de voltage de ROBAIR). Toutefois, cette confrontation, au lieu de nourrir une musique contrastée multipliant les couleurs, leurs nuances et les approches, devient un prétexte à lancer des sons, souvent sur un mode minimal, parfois négationniste comme s’il s’agissait de créer un univers sans substance palpable hors de fugitives étincelles. Un monde insaisissable et pourtant insidieusement présent.
 
   
 
 
 
 
 
pierre durr
michel doneda / john russell / roger turner
the cigar that talks
pied nupn0110
distribution : metamkine
cd
Enregistré en janvier 2009, ce cigare qui parle nous offre ce qui peut être considéré comme le trio idéal. Le triangle est une figure bien connue des trois musiciens. La complémentarité et la complicité de Michel DONEDA (saxophones soprano et sopranino) et Roger TURNER (batterie, percussion) nous apporte une matière dense, brillante, une lave sur laquelle les attaques de la guitare de John RUSSELL surfent à leur rythme. Une musique (le phénomène) qui avance, énonce sa révolte avec ferveur et total engagement. Virtuose ? Certainement, et ce n’est pas bien grave, quand cette qualité n’enferme pas.
 
 
 
 
 
 
 
dominique répécaud ( dino )
Étron fou leloublan
À prague
musea – gazul recordsles zut-o- pistes ga 8669
cd
"J’ai été le manager d’ÉTRON FOU LELOUBLAN tant que le groupe a existé. Nous faisions des milliers de concerts par an, puisque je les astreignais à trois ou quatre prestations publiques quotidiennes – sauf les dimanches et jours fériés car, même exploiteur du peuple, j’ai conservé une part d’humanité. J’avais réussi à imposer ce rythme soutenu en faisant croire à ces naïfs qu’il leur était nécessaire pour parfaire l’exécution de leur répertoire. Notre dernière expédition derrière le Rideau de fer ? Formidable. Nous avons passé des semaines à sillonner la Sibérie en hiver, jouant de préférence en plein air. Les autorités soviétiques étaient très friandes d’offrir ce genre de performances divertissantes à leurs administrés.
Je ne cache pas qu’il me fut souvent difficile de décoller Guigou de son tabouret, de rentrer précipitamment Jo ou Ferdinand au chaud dans notre camionnette, pétrifiés par la glace et victimes de crampes entre deux accords. Mais ce sont les risques du métier, ma doudoune équipée chauffage central (bois, mazout, charbon et gaz) me fut bien utile, tout comme mes mitaines – sujet de discorde avec mes amis car j’étais le seul à en posséder ; selon moi les bons musiciens se doivent de jouer mains nues en toutes circonstances. Grâce à ma clairvoyance, le trio est vraiment devenu professionnel, confronté qu’il fut à des conditions extrêmes pour exercer son art.
Je déplore l’ingratitude actuelle dont ils font montre à mon égard, ainsi que leur jalousie vis-à-vis de mon râtelier ciselé par les meilleurs joailliers d’Anvers. Certes, ils m’ont beaucoup rapporté, mais en retour je n’ai guère été pingre quant au nombre de mes initiatives les concernant. Sans moi, ÉTRON FOU ne serait resté qu’un groupe marginal, que d’aucuns prétendent précurseur du punk. D’ailleurs, qui aurait pu prédire qu’un jour je me ferais attribuer l’auréole de Malcom McLaren hexagonal ?...
"
Laissons le paisible retraité Grimaud à ses divagations rocambolesques. Après de courtes échappées en Yougoslavie (1980), puis Pologne (1983), l’unique incursion en Tchécoslovaquie que tentèrent Jo Thirion, Ferdinand Richard et Guigou Chenevier se réduisit à une seule date, donnée dans l’ambassade de France à Prague le 13 novembre 1984, conséquence des contraintes que voulait leur imposer la bureaucratie communiste.
Dans une salle de 250 places occupée par 300 spectateurs – alors qu’à l’extérieur autant de volontaires se voyaient réduits à faire le pied de grue –, le trio roda les tubes qui vont figurer sur son prochain opus "Face aux éléments déchaînés" (dont la mise en boîte fut supervisée par Fred Frith en août de l’année suivante).
Brièvement introduits par Ferdinand à l’intention des Tchèques francophiles, les 13 titres interprétés ce soir-là ne comportent qu’un extrait de l’album "Les poumons gonflés" ("La Musique") et un des "Sillons de la terre" ("Phare plafond"). Gasp ! S’exclameront les exégètes. Aucun inédit ? Qu’ils se rassurent, pour le même prix, ils en disposeront – à l’époque – de presque trois : "Araignée du matin" (un prototype qui deviendra "Sous les draps" en 1985), "Dernier solo avant l’autoroute" (qui va trouver sa place officielle dans le "Noisy Champs" des Batteries, 1 986), et la version EFL du classique de Boris Vian "La java des bombes atomiques" (dont une cousine finira par échouer sur la compilation "A Classic Guide to No Man’s Land", 1 988).
Pour conclure, prise de son à l’arrache et circonstances historiques procurent à cet enregistrement une sensation d’urgence, la délectable impression de goûter un fruit défendu. Document.
Paul-Yves Bourand
ferran fages
lullaby for lali
etude record022
distribution : metamkine
cd
On connaît surtout Ferran FAGES pour son duo Cremaster, né au début des années 2 000 avec Alfredo Costa Monteiro, et son trio en compagnie de Jean-Philippe Gross et Will Guthrie. On le retrouve ici en duo avec Lali Barrière sur deux compositions (une par face de ce vinyle) très acoustiques et mélodiques. Peu d’électronique agrémente ces deux plages, mais des instruments très minimaux : métallophone, mélodica et guitare acoustique. À parcourir le catalogue du label responsable de ce disque à trois cents exemplaires, j’ai trouvé une parution des Américains Climax Golden Twins, très bon blues démantibulé fait de collages et envolées acoustiques éphémères. Et l’on surprend Ferran FAGES à s’aventurer dans ces contrées désertiques, rêches mais pourtant mélodiques à la fois. Deux versions de "Lullaby", une électrique et une acoustique font la part belle à ce qu’on a pu entendre chez Greg Malcolm ou Gastr’ Del Sol. Ma préférence va à la version acoustique, avec ces harmoniques nous ramenant à Labradford, et ses doux moments suspendus sur des Field recordings toujours bien placés et évidemment très cinématographiques. Je ne m’attendais pas à ces sonorités, assez loin de ce que je peux connaître de son travail. Pourquoi pas, ça fonctionne plutôt bien.
cyrille lanoë
fille qui mousse
se taire pour une femme trop belle
futura red04
cd
Quarante ans après l’enregistrement (en juillet 1 971) j’écoute enfin les plages mythiques (j’ai raté une édition chez Fractal en 2 002) de ce groupe qui n’a ni vraiment joué ni vraiment existé. Ce groupe fut fondé par l’artiste peintre Henri-Jean Enu qui rassemble ici autour de lui quelques personnalités plus ou moins connues (Dominique et JeanPierre Lentin, Barbara Lowengreen, Daniel Hoffmann, Benjamin Legrand, Sylvie Peristeris et Denis Gheerbrandt ; Léo Sab et François Guildon étant considérés comme invités sur ce disque). Si Enu se place en qualité de directeur d’orchestre et compositeur, on comprend bien qu’il s’agit d’un travail expérimental qui associe selon les plages des sousgroupes diversement constitués. Contemporain de la grand époque de Can ou de Gong, ce travail présente des caractéristiques similaires aux esthétiques défendues par les deux "super-groupes" : influence de certaines cultures exotiques (non occidentales), répétition, poésieaction, rock psychédélique, free-jazz, électronique expérimentale, distance par rapport aux idiomes dominants et aux genres identifiés...
"FILLE QUI MOUSSE est dès sa naissance un groupe qui s’inscrit dans une trajectoire située à l’opposé d’une démarche musicale. L’une de ses caractéristiques est d’être un groupe illusoire" déclarait HenriJean Enu à l’époque. La démarche dont témoigne cet enregistrement est largement plus intéressante que cette affirmation : il s’agit d’une belle aventure, que l’on prend plaisir à écouter aujourd’hui, y compris dans sa perspective naïve.
dominique répécaud ( dino )
fond of tigers
continent & western
drip audioda00626
cd
Près de trois ans séparent ce dernier enregistrement de la formation canadienne de son précédent. Le line-up en est resté le même. Tout au plus est-elle renforcée sur l’un des titres par Mats Gustafsson et sur un autre par le chanteur Sandro Perri. La formation a gardé son énergie rock, et les premiers titres sont particulièrement dynamisés par la trompette de JP Carter. La guitare de Stephen Lyons oscille entre arpèges, effets rythmiques et convulsions. Un sens de la nuance présent tout au long de l’album qui s’arrête parfois sur des formules plus proches de la chanson ("Vitamin Meathawk", "Upheaval"), mais aussi à l’intérieur de chaque titre lorsque par exemple les sons grouillants et bruitistes s’achèvent par des sections improvisées plus calmes, dévolues à tel ou tel instrument ("Grandad"). FOND OF TIGERS s’affiche en fait comme un condensé réussi de plusieurs approches contemporaines des musiques actuelles.
pierre durr
the international nothing
less action, less excitement, less everything
ftarri219
distribution : metamkine
cd
Kai Fagaschinski et Michael Thieke proposent une musique un peu mélancolique à mi-chemin des textures tendues du drone acoustique riche en partiels bruités (embouchures, doigtés spéciaux) et un travail poly/monodique de ritournelles vaporisées comme un territoire d’embruns.
Chacun a un canal. Des unissons puis des battements à gauche, des trilles à droite, des socles de multiphoniques, des moments de soft bruitisme (souffle et mécanique), des lignes mélodiques oscillant sur les notes de basse, des panoramiques croisés. Les dynamiques, les nuances, les durées, les hauteurs, les articulations entre chaque séquence ont beau être préméditées et infléchir l’écoute à travers le jeu, les pauses, les nuances, les tempi, l’emploi "souterrain" de multiphoniques, fondation des mélodies brouillent les frontières, proposent un territoire sans bornes en expansion permanente; une interpolation entre système dynamique et bruités. Ni "onkyo", ni bruit, ni vérolé par l’idiomatisme "savant" et son goût immodéré pour la virtuosité, métaphore de l’autorité. C’est de Christian Wolff que le duo me semble le plus proche ("Tuba song", "Trio III") précisément pour l’importance des interactions du jeu au cœur de l’idée compositionnelle comme ambiguïté formelle et inclassabilité. Le politique aussi les rapprochent car Kai Fagaschinski et Michael Thieke ont remisé les écrans, les pédales, à dessein, par choix minimaliste du retour à l’outil mécanique, à la mesure Joule animant ce simple tuyau d’ébène qu’est une clarinette (mais combien de siècles de perfectionnement derrière !) et qui ne dépend d’aucune centrale nucléaire, d’aucun logiciel pour exister. Une démarche intemporelle, sous-titrée "Less action, less excitement, less everything" moins de mode et de mercantilisme à courir devant l’obsolescence. Moins de musique assistée par l’argent/temps et le matériel à mesurer le temps du savoir ; culte techno fétichiste dont aucun sbire bien éduqué ne saurait plus se passer. La caution du nouveau, le frisson avantgarde dévoyé, réduit à un idiome coûteux où l’effet dérive d’une performativité sans objet. Les causes, les destinataires, la singularité ? De quoi parlez-vous ? Une musique attendant qu’une nouvelle espèce advienne qui remplacera la tristesse par la joie, le travail par la création, la révolution par l’évolution, l’idolâtrie de soi par une pan-zoologie hommesanimaux... D’où peut-être cette aura brumeuse sur le duo détourant à petites touches un avenir lourd et lointain entre requiem et doléance. Intéressant.
boris wlassoff
jonas zugzwang
concert aux ateliers claus. bruxelles mai x
cd-r
cd
Bien qu’incarnation palpable, n’est pas un personnage de chair et d’os mais une formation basée en Belgique et sévissant depuis mars 2 010. Quatre jeunes citoyens du monde (une fille et trois gars), avec, dans l’ordre alphabétique : Aimé Brees (clarinette basse), Olivia Faye Lathuillière (accordéon, voix, harpette), Nicolas Gardrat (guitares) et Julien Sellam (violon, mandoline, mélodica).
Les 11 titres proposés s’inscrivent en droite ligne de la bringue allègre, celle qu’il est possible de localiser dans les boudoirs de la musique de chambre moderne, à proximité de voisins toujours en activité ou disparus (tels Univers Zéro, Nimal, Begnagrad, Aranis...). Il n’y a ici pratiquement que des instrumentaux – souvent enchaînés –, même si "Sumo" est sujet à des scansions adipeuses déclamées ou si des bribes de chorale onomatopéique interviennent selon les urgences que réclame la scène. Lasimplicité desintitulésdestitrescorrespond souvent avec l’instrumentation utilisée : pour "Man do" par exemple, c’est la mandoline qui tient la corde, dans "Japoniaiserie", un "koto" artisanal se fait entendre, quant à "Melodicaca", les déductions seront vite faites – au cas contraire, les lecteurs ayant choisi l’option scatologique peuvent se manifester auprès de la rédaction, pour signature d’un contrat d’exclusivité.
Il n’existe que 50 exemplaires de cet enregistrement public – les JONAS ZUGZWANG se produisaient alors en première partie du Cosa Brava de Fred Frith –, mais afin de permettre à tous de juger sur pièce, le quatuor devrait être à l’affiche de plusieurs festivals estivaux en 2 011. Sortons nos agendas.
P.S.1 : les supposées partitions trouvées par hasard aux puces de Bruxelles n’existent pas. P.S.2 : aux échecs, le terme Zugzwang désigne un coup forcé obligeant le joueur qui y est astreint à se mettre en situation de perdre.
Paul-Yves Bourand
karst
toujours traîner des formes étranges
insub.insubcd01
distribution : metamkine
cd
KARST est un quatuor suisse avec Cyril Bondi, D’Incise, Luc Muller (les trois aux percussions, objets et microcontacts) et Abstral Compost (textes et voix). Où l’on reparle dans ce numéro de cette scène helvétique (ici Lausanne a priori), après la chronique du disque Diatribes/Barry Guy (avec D’Incise et Cyril Bondy entre autres) dans notre dernier numéro. Le titre du disque est assez bien trouvé je trouve. Ici on tente, on mélange, on s’invective plus qu’on ne se réconcilie. Une improvisation nerveuse, tendue, résonnante, telle une mécanique d’atelier où on ne cesse de démonter, remonter, essayer, et qui pourtant paraît parfois maîtrisée, composée. Toutes ces impressions sont réunies à elles-seules l’espace du titre "1 656". Titre presque rock finalement. Si le texte se balade en des espaces futuristes, impressionnistes et urbains, la diction se fait parfois lecture, parfois presque slam, mais foncièrement ancrée dans la poésie sonore. Le titre "Je laverie" montre aussi d’autres inspirations du quatuor où les percussionnistes usent de sonorités exotiques afro-brésiliennes (si je peux me permettre) pour laisser finir Abstral Compost seul au dictaphone et aux saturations analogiques, drôle de mélange qui fonctionne plutôt bien. Si un peu dur d’approche pour moi au départ, je finis par me laisser séduire par l’univers pas si commun de ce quatuor finalement assez original. Le titre "K" illustrant parfaitement cet avis, fait de percussions parfois primitives, de peaux qui souffrent, ou qui craquent. Une dernière raison suffisante de jeter une oreille à ce disque notamment via leur plateforme Web, ou en CD dans un artwork chiadé sous enveloppe disponible chez Metamkine.
cyrille lanoë
alexey kruglov
russian metaphor
leo recordslr 591
distribution : orkhêstra
cd
Dans ce second opus pour le compte du label britannique, on retrouve le jeune saxophoniste moscovite en compagnie de ses partenaires privilégiés que sont le batteur Oleg Udanov et le contrebassiste Igor Ivanushkin. Ces derniers, apparemment plus libres et aventureux dans la création d’univers rythmiques, offrent se renouvelée, à l’intérieur des cinq titres du recueil, au travail de leur leader, qui, de son côté, use d’une large panoplie de vents. Outre les divers saxophones (qu’il pratique parfois simultanément) et la flûte (déjà présente dans l’album édité en 2009), Alexey KRUGLOV s’empare du basson, du hautbois, du cor de basset, d’une embouchure de trombone, d’une trompette-jouet... Et loin d’être un catalogue d’effets – ce que l’on pourrait craindre avec l’énumération de cette liste –, cela lui permet d’étendre et d’enrichir les thématiques abordées à l’instar d’un "Seal of Time", titre éponyme du premier recueil. 
 
 
 
 
 
pierre durr
la part maudite“our balls are like dead suns”
& records07
cd
Pour un power trio, l’idée est astucieuse de prendre comme nom LA PART MAUDITE, en référence à Georges Bataille qui expliquait que le trop plein d’énergie (celle qu’on a emmagasinée mais qui est de trop pour la croissance de l’organisme) devait se consumer d’une manière ou d’une autre. Servie par une trompette aux sonorités distordues par un jeu de pédales (Philippe Battikha), une basse subissant le même traitement (mais elle peut aussi se faire plus caressante !) de la part de Mivil Deschênes et par un batteur, Patrick Dion, passablement déjanté, la musique est effectivement déversée ici par le trio avec l’énergie hargneuse du punk, le son sale d’un garage-rock, la texture d’une musique industrielle, le tout dans une immédiateté captivante mais pas forcément rassurante. 
 
 
 
 
 
pierre durr
lerouge
un peu plus de noir
musea – gazul recordsga 8653
cd
Originaire du Lot, LEROUGE offre depuis près de deux ans sur son site (http://lerouge.magicrpm.com) un nombre impressionnant de créations sonores, dont une douzaine (élaborées entre fin 2008 et début 2010) se retrouvent sur cet enregistrement dont le titre n’est pas sans jouer sur le... Rouge et le Noir.
Un des titres qu’on peut découvrir sur le Net – et non repris dans ce recueil – semble assumer une certaine filiation musicale. "Dialogue de ciel et de l’enfer", n’est pas en effet sans évoquer Art Zoyd, qui, à côté d’autres musiciens ou formations (Cage, Meredith Monk, Univers Zéro, Heldon, Reich...), a nourri l’univers musical du compositeur.
Des ambiances glauques et sombres, parfois angoissantes, parfois simplement mélancoliques, servies par des rythmes répétitifs et des pulsations électroniques ou rendues plus gaies par quelques gazouillements ("Après la révolution")... et inscrites dans une musique qui peut se revendiquer aussi bien de la musique concrète, acousmatique que du mini-
malisme, sont une sorte de constante dans l’expression d’un musicien qui semble avoir trouvé sa marque sonore. Un son d’origine varié souvent (voix, gouttes d’eau, diverses percussions, tel un wok utilisé comme un gong dans "Lévitation", ou le tambour irlandais, le bodhran dans "Résurrection"...) mais échantillonné et transformé par un travail à l’ordinateur qui confère au recueil son unité.
pierre durr
mark mcguire
living with yourself
editions mego107
distribution : metamkine
cd
Originaire de Cleveland dans l’Ohio, Emeralds commença d’appartenir à cette scène émergente des années deux mille dont firent également partie Tusco Terror, Leslie Keffer et Lambsbread. Sauf que si ces derniers ont toujours carrément représenté l’aspect dionysiaque du noise, Emeralds en aurait plutôt dès le début incarné la face apollinienne, et progressivement de plus en plus rêveuse. C’est même probablement ce qui a fait dire au magazine Wire, qu’avec des influences du genre d’Ash Ra (pas même Ash Ra Tempel donc, mais Ash Ra, voire son guitariste Manuel Göttsching en solo et le disque "New Age Of Erath") ou même Popol Vuh, influences revendiquées de manière paradoxale en pareil contexte, leur musique ressortait déjà de la "pop hypnagogique", concept (fumeux pour certains) lancé à la suite du "réductionnisme", et sensé décrire une musique nostalgique connectée à l’infini comme au sublime – dixit. (Le critique Joseph Stannard a épousé la cause au point de s’en faire un porte-parole depuis qu’il a découvert quelle importance révélatrice avait eu, pour lui, la chanson "Spanish Dancer" de Stevie Winwood, justement génératrice, selon lui, des sentiments évoqués plus haut, une fois remémorée). Bien plus tôt, et c’est là l’originalité d’un groupe pareil né dans les parages du noise, Emeralds incarne parfois l’idée qu’on pourrait se faire d’un Terry Riley débutant, et malgré tout sensible au bruit spasmodique d’origine industrielle. Les productions du trio, une quarantaine de cassettes et de CD-R sortis en une poignée d’années comme c’est souvent le cas dans l’underground, ont fini par aboutir aux très construits "Allegory Of Allergies", "Solar Bridge" et "What Happened" avant que Peter Rehberg, du label Mego, ne signe le groupe, puis son guitariste Mark MCGUIRE, déjà riche en solitaire d’une œuvre tout aussi fournie que celle d’Emeralds. Ce qui travaille ici Mark MCGUIRE, ce sont des ambiances singulièrement apaisées pour quelqu’un qui a partagé un split avec le groupe japonais extrême Pain Jerk ; des ambiances dégageant globalement une impression de majesté saisissante, voire de solennité lumineuse, sans jamais sombrer dans la niaiserie des productions tardives d’un Tangerine Dream. Reconnaissons à Mego d’avoir pris une direction étonnante avec les productions
d’Emeralds, Mark MCGUIRE, Oneohtrix Point Never et Cindytalk.
philippe robert
mecha fixes clocks
À l’inattendu les dieux livrent passage
& records09
cd
Michel F Côté remet le couvert avec son MECHA FIXES CLOCKS, deux ans après "Orbiting with screwdrivers". Dans le mesure où le propos sonore est assez proche de son prédécesseur, l’auditeur peut supposer que "À l’inattendu les dieux livrent passage" a été réalisé avec la même mise en œuvre : se servir de divers enregistrements proposés par les musiciens de la scène montréalaise des musiques actuelles, mais pas nécessairement les mêmes (ici Jean Derome, Martin Tétreault, Bernard Falaise, Freedman, Diane Labrosse, Isaiah Ceccarelli et d’autres) à la trompette, guitare, harpe, clarinette, viole de gambe, flûtes... et même au couteau (!), etc., en les intégrant (un peu à la manière de John Wall par exemple) dans une construction sonore pour laquelle lui-même use de claviers, d’électroniques, de percussions, de microphones. Pour en varier l’approche, il s’associe toutefois, selon les pièces pour leur réalisation finale, à certains de ses partenaires. La trame prend la forme d’une musique improvisée ambiante, parfois presque proche d’une curieuse mais complexe (dans le détail des sonorités) musique d’entertainment aérienne et méditative. 
 
 
 
 
 
pierre durr
seth nehil
furl
sonorissns09
distribution : metamkine
cd
Voici un nouvel opus de Seth NEHIL, dans la même veine que son "Flock and Tumble" publié précédemment par Sonoris, où nous retrouvons un certain
nombre de points communs, comme l’utilisation particulière des voix, très poésie sonore aux relents de Ursonate, mâtinée de Kagel, ou bien cette même ambiance feutrée, et cet espace si particulier qui lui est propre, créé par les silences et l’agencement des plans sonores, ou encore un usage de la percussion comme principe vibratoire et générateur de sonorités.
Pluck (coup sec). Cordes de piano percutées, craquements, rebonds alternés de silence et de fréquences changeantes, entre sons très concrets et traitements électroniques vibratoires, en un jeu de profondeurs et d’espaces, comme une succession de panneaux, générant une atmosphère sereine dans une structure très électroacoustique.
Hiss (sifflement) nous offre une contemplation urbaine et atmosphérique, faite de frottements lointains réverbérés, dans une ambiance de Field recordings, ponctuée de quelques notes résonantes éparpillées, qui rappellent la pluie, bordées de petits sons discrets d’où émerge un sifflement suintement, le son d’une vague, comme une flaque traversée d’un pneu qui se perd dans des résonances aiguës, cernées de calmes fréquences, qui s’achèvent dans un silence brumeux. Swarm (grouillement). Des sons résonants coupés de silences, des fragments de voix, l’instauration d’une rythmique de sons hétérogènes d’où émerge une friture en avant-plan qui s’estompe au profit de fréquences stables et berçantes jusqu’à l’émergence d’un mouvement plus dynamique et touffu précédant le retour de l’utilisation de voix onomatopéiques.
Whoosh. Grandes respirations alternées de froissements dans un espace très ouvert qui se peuple progressivement de pierres qui se balancent, de girations diverses, précédant des sons étirés ; cela vit et grouille, calmement, et s’estompe, laissant la place à une atmosphère chuintante.
Rattle (cliquetis, ferraillement, crépitement). Activités multiples et onomatopées lointaines, vibrations et percussions légères, traits aigus, qui s’amenuisent jusqu’à un quasi-silence, où ne reste plus qu’une rumeur latente s’évaporant progressivement.
À l’écoute de ces morceaux, nous pouvons trouver une certaine similitude avec l’électroacoustique historique dans la construction, mais usant d’une très forte structuration rythmique des sons, tant concrets que traités, et utilisant toute la gamme des manipulations contemporaines possibles (objets amplifiés, prise de son ambiante, utilisation de sons électroniques, traitements et montage...) pour une promenade sonore faite de sérénité et de rumeurs, l’un n’étant pas incompatible avec l’autre.
emmanuel carquille
yann paranthoËn / christian zanÉsi
portrait d’irène zack / un portrait sans visage
césaré10/01/9/1
distribution : metamkine
cd
Bijou. Une belle écoute proposée ici pour parfaire notre connaissance du créateur phonographe Yann PARANTHOËN disparu en 2 005 dont le travail est évoqué par J.C. Camps dans R&C 85, à propos de l’ouvrage (indispensable) "Yann PARANTHOËN, l’art de la radio".
Ici, deux pièces en miroir. La première, un portrait d’un sculpteur au travail en 11’27". L’essentiel est dit, enregistré, proposé à l’écoute : la parole de l’artiste et le son, le geste de son travail. "Est-ce que c’est la sculpture qui chante ?"
À partir des sons enregistrés par "l’homme de radio" et répondant à sa demande, Christian ZANÉSI propose "Un portrait sans visage" œuvre électronique de 9’03". Au-delà de la démonstration réussie qu’il est possible, à partir d’un même solide matériau de base, de proposer plusieurs œuvres complémentaires et fortes, nous retiendrons que nous disposons ici d’un double et magnifique poème sonore. 
 
 
 
 
 
dominique répécaud ( dino )
richard pinhas
metal/crystal
cuneiform rune308/309
distribution : orkhêstra
cd
Depuis la parution l’année dernière de "Keio Line" en partenariat avec Merzbow, la musique de Richard PINHAS semble devenir plus incisive. Certes, que ce soit avec sa formation Heldon ou avec les productions sous son nom, le créateur français n’a jamais versé dans une musique lénifiante et/ou conciliante à la Jean-Michel Jarre. Ses réalisations étaient toujours marquées par des sonorités obsédantes, graves, reflétant davantage Métropolis que la cité idéale, davantage une vision sombre, voire paranoïaque de la société qu’une espérance plus bucolique. Mais en s’adjoignant dans ce "Metal/Crystal", outre ses partenaires habituels (Didier Bâtard, Patrick Gauthier, vieux complices des années 70, Antoine Paganotti, Jérôme Schmidt, collaborateurs plus récents, et Duncan Pinhas, son fils, par ailleurs élève en électroacoustique de Christine Groult), Akita Masami (Merzbow) et Wolf Eyes, Richard PINHAS recrée un univers encore plus noir, souvent déstructuré, éloigné de la linéarité de ses anciennes propositions. L’auditeur sent, en particulier dans "Hysteria (Palladium)" et "Schizophrenia (Silver)" et quitte à être quelque peu troublé, voire déstabilisant pour ses fans, un nouveau départ dans lequel une plus grande part d’expérimentation et d’improvisation semblent acquises. Cette réorientation n’est certes pas présente dans tous les titres, et même "Depression (Loukoum)" quoique réalisé avec Merzbow et Wolf Eyes, reste relativement proche des conceptions habituels du travail de son auteur, comme d’ailleurs "Bi-Polarity (Gold)", "Paranoia (Iridium)" et "Legend".
pierre durr
pivixki
gravissima
lexicon devillexvev030
distribution : metamkine
cd
Course de fond entre le pianiste Anthony Pateras et le batteur Max Kohane. Tous deux excellents techniciens et connus pour d’autres authentiques exploits.
Je suis perplexe, comme je pouvais l’être face à certaines réalisations du rock progressif d’antan. Je crois que quiconque adore le piano et la batterie craquera à l’écoute de cet enregistrement. Qui va vite, loin et fort. Parfois, la performance évoque quelques-unes des figures impossibles des pianos mécaniques de Nancarrow, ou quelques échanges bienvenus dans le domaine du jazz moderne. Linéaire et pourtant époustouflant. Ce qui n’apporte cependant pas toujours le souffle poétique. 
 
 
 
 
 
dominique répécaud ( dino )
jean rene
fammi
& records08
cd
Jean RENÉ, altiste, est loin d’être un inconnu. Son nom apparaît depuis les années 90 sur un nombre relativement impressionnant de productions discographiques émanant du Québec, au sein des différents projets de René Lussier, de Jean Derome, de Robert Lepage, de Pierre Cartier et de quelques autres. Toutefois "Fammi" constitue sa première production, sous son nom, en solo, et dans laquelle il use volontiers des ressources de l’électricité, tant avec l’alto qu’avec une guitare ("Nancy") et de rerecordings. S’il navigue entre passages calmes, apaisés, voire d’une facture presque classique et des titres plus déjantés, plus expérimentaux, il reste toujours dans une limite, fragile, entre une sérénité rassurante et les troubles exaspérés, dans un no man’s land créatif et passionnant. 
 
 
 
 
 
pierre durr
ernesto rodrigues / neil davidson / wade matthews
erosions
creative sourcescs 172
distribution : metamkine
cd
Le trio Ernesto RODRIGUES (violon), Neil DAVIDSON (guitare acoustique) et Wade MATTHEWS (synthèse numérique et Field recordings) explore les fonds de l’improvisation collective électroacoustique pour en faire remonter à la surface les sonorités les plus radicales de leurs instruments et dispositifs. Une véritable introspection au plus profond de l’instrument, dans une recherche de la sonorité la plus lointaine. Un vrai travail de fourmi au nom de l’improvisation horizontale, faite de micro-événements, d’accidents qui parfois sont le postulat de départ de quelques titres, comme sur le premier (s/t). L’usage tourbillonnant de la synthèse numérique (dispositif de deux ordinateurs) répond aux ritournelles mécaniques de la guitare acoustique et du violon, et se faufile très bien dans le paysage des cordes frottées, des sons étirés à l’archet, acoustique ou électronique. Si le disque attaque fort d’entrée, les plages suivantes sont ultra-minimales et plutôt menées par l’acoustique des instruments à cordes, pour finalement venir provoquer le numérique dans une certaine rivalité qui se faisait un peu attendre. Vraiment pour les fans du genre. 
 
 
 
 
 
cyrille lanoë
seeded plain
entry codes
creative sourcescs 180
distribution : metamkine
cd
Cette réalisation de Bryan Day et Jay Kreimer est issue d’un travail effectué avec des instruments créés par les deux artistes. Comme je ne sais que peu de choses de ces deux musiciens américains, je situe leur activité dans un domaine s’étendant pour les références de John Cage (œuvres pour percussion) par certaines couleurs, à Roger Turner (pour d’autres nuances) et Jean Dubuffet (pour le hasard et le jeu). Métallique, parfois résonnant avec tuyaux et gamelles, parfois pas, lorsqu’il s’agit de ce qui s’apparente à des cordes. Un bouillonnement sonore dynamique nous accompagne d’un bout à l’autre de cet enregistrement. Une basse-cour de tubes et autres ferrailles. Très plaisant. 
 
 
 
 
 
dominique répécaud ( dino )
quentin sirjacq
la chambre claire
brocoli06
distribution : metamkine
cd
Le titre semble l’indiquer. "La Chambre Claire" est un album limpide, qui emmène son auditeur vers des rivages d’une apesanteur mesurée. En même temps il semble faire le lien entre une certaine approche de la musique du début du XXe siècle (Satie, Debussy) et les approches européennes post-minimalisme contemporaines chères à Wim Mertens ou à Dominique Lawalree. Le piano, presque soliste, y est parfois et de manière très délicate et parcimonieuse, épaulé par un violoncelle, un violon, une guitare, voire le traitement électronique d’un Steve Argüelles, qui lui apportent, chacun à sa manière une sorte de mise en reflet. Son auteur est un jeune Français dont les premiers enregistrements figurent sur quelques références québécoises (chez Ambiances Magnétiques), aux côtés du jeune guitariste Antoine Berthiaume, de Joëlle Léandre (avec qui il a travaillé au Mills College en Californie, en même temps qu’avec Fred Frith). C’est d’ailleurs au Mills College qu’il a aussi participé à l’enregistrement de "Music for Two Pianos and Four Percussion Groups", une composition du compositeur indonésien José Maceda (chez Tzadik).
Construit autour d’une phrase dont les segments constituent les dix titres, "La Chambre Claire" se meut dans un univers empreint d’une douce mélancolie propre aux grandes figures du romantisme. À déguster.
pierre durr
soixante Étages
repli-k 07
33revpermicd 3012
distribution : metamkine
cd
Il semble qu’un seul accord vienne ouvrir ce disque. Et puis finalement, non... Dissimulé dans le soufflet de l’accordéon c’est une sorte d’unisson en concrétion. Pas de longueur, pas de déséquilibre, pas de délayage, mais des surprises... Cet objet, d’un peu plus de quarante minutes, s’écoute d’un trait comme un récit musical à la fois osé, riche, complexe et varié. Aucune place pour l’ennui.
Notre oreille voyage sur le chaos d’un "électrotrain" et nous conduit le long de plages claires et concises. La voix d’Heidi Brouzeng est placée par moment comme celle d’une conteuse, à d’autres comme une poétesse ou encore comme une simple passante qui emplit l’espace sonore à la manière d’un très bel instrument textuel. Les ombres de Frank Zappa et Pascal Comelade font des passages en transparence dans le studio. Ils ont dû ressentir les ondes, recevoir le message et ils y répondent en dirigeant les médiators ou les touches d’un piano jouet. Au milieu de ces univers entre l’acoustique et l’électrique une reprise de Captain Beefheart, dont le son semble surgir d’un labo photo noir et blanc.
La musique de "Don Van Vliet" et "Ira Ingben" s’écoute au travers du premier bac photo, ce bain liquide transparent révélant l’image sur un fond forain trituré au diamant. La scène est puissante. Tiré de l’album "Blue Jeans & Moonbeam", "The Party of Special Things to Do" confirme soudain à l’auditeur, si c’était nécessaire, que le Rock est de la partie mêlant ainsi le plaisir du riff de guitare au cheminement de l’expérience musicale. À ce moment précis les stands de tirs sont en effervescence et on s’attend à croiser la femme à barbe ou l’homme sans tête. Dans ce disque, on prend plaisir à enfiler un masque de truite, à se perdre dans les yeux de galops de cette femme inconnue, à parfois attendre l’heure qui vient en prenant un verre accoudé à un bar mou avec vue sur la plaine verte du Tibet. Dans un écho délicieusement bruitiste, sensuellement crépitant, les tintements de verres, les électrophones, "cassettophones" et autres "radiophones" m’ont parlé. Les bruits du monde, l’humain et ses râles, la guitare rock et ses torsions, les fêtes foraines et ses gamins qui courent, les inspirations et expirations des jouets, des trompettes, des harmonicas, des soufflets d’un accordéon tantôt sous-marin tantôt électrique m’ont guidé. Toujours rattrapé par le col, même une fois grisé, jamais abandonné sur le bord de la route, on s’approche du son à la manière d’un objectif qui scrute la pulsation et on s’en va par surprise. "Repli-K 07" s’écoute comme une sorte de synthèse, une musique qui tient compte d’une expérience variée, vivante et vibrante de ceux qui la font. Toutes ces petites pierres que nous entendons sont construites par des strates d’écoutes successives, mises au jour par des mineurs acoustiques, lâchées le long du chemin pour nous indiquer la route, puis jetées en l’air, données à entendre dans une foule secrète d’oreilles amies.
hervé birolini
spirit of the matter
zuble land
musea parallèlemp 3208
distribution : musea
cd
La société actuelle (française ou autre) est-elle à ce point corsetée pour voir (entendre) surgir dans notre environnement sonore ce qui fit les délices d’une génération au sortir des années 60 encore marquées par le rigorisme gaullien d’Yvonne, avec les expérimentations inhérentes parfois encore brouillonnes ? Toujours est-il que SPIRIT OF THE MATTER, un trio avec El Jibi, Ian Marek et Rémi montre avec leur "Zuble Land" une propension à user de sons qui rappellent aussi bien, par le caractère quelque peu improvisé et spontané de leur musique Amon Düül (celui de "Paradies Wärts"), leur psychédélisme tempéré à la sauce floydienne (celui de "More" par exemple), avec des effets de violon que n’aurait pas reniés Jean-Louis Lefebvre (Mahjun) et à jalonner leurs titres de références explicites ("plastic people", "space cheap trip", "turn me on"...). La démarche est éminemment sympathique. Prendra-t-elle plus de consistance sans renier la fraîcheur qu’elle apporte ? 
 
 
 
 
 
pierre durr
ghÉdalia tazartÉs
ante-mortem
hinterzimmer recordshint 09
distribution : metamkine
cd
Label suisse, Hinterzimmer sort en cette fin d’année le dixième album de Ghédalia TAZARTÉS en 31 ans de carrière. Néanmoins, il ne s’est pas contenté de ces sorties, et a surtout accompagné le théâtre (sur des pièces d’André Engel ou Philippe Adrien), la danse (sur des chorégraphies du Studio LarocheValière) ou le cinéma (musique du film "Moi Ivan, toi Abraham" de Yolande Zauberman) de sa musique. On l’entend souvent aussi ces temps-ci en trio avec David Fenech et Jac Berrocal. Je l’avoue, c’est la première fois qu’il m’est donné d’entendre son travail le temps d’un album entier. Et je dois désormais avouer, que je suis tombé sous le charme de son univers dada teinté de musique concrète, de poésie sonore, de musique contemporaine et de rock aussi. Le tout dans un esprit d’opéra déglingué, de collages surréalistes, de voix saturées, de chant aux contours world le temps de vingt-trois incursions en compagnie de cet artiste un peu à part. Il souffle un élan de générosité sur ce disque, une invitation à cœur ouvert où l’on se jette avec plaisir. On se laisse entraîner dès les premières notes dans ce monde parfois féérique et triste à la fois, comme dans du bon cirque. Certaines compositions me rappellent le travail tout aussi intriguant d’Eyvind Kang (notamment sur Tzadik), ou le côté grandiloquent de Moondog. Comme je le disais, je prends le train en
route de son travail et ne peut donc situer ce disque parmi les neuf autres. En tout cas vous savez ce que j’en pense maintenant, allez-y, foncez.
cyrille lanoë
tenko
energeia
shoh201
cd
On attend chaque nouveau disque de TENKO, parfois longtemps, comme si elle tenait à se faire oublier. Six années après celui réalisé avec le groupe Étage 34, est enfin disponible “Energeia”, le premier effectué solo (voix seule) en vingt-neuf ans de carrière et quinze disques.
Pour mieux connaître cette grande et trop discrète artiste, on se reportera à l’étonnant et bel entretien proposé par Carole Rieussec dans R&C 84. Ce sera certainement, pour beaucoup d’entre nous limités en connaissance des langues orientales, plus simple que les notes écrites par Otomo (le Japonais garde souvent son secret) dans le livret du disque.
Ce disque est magnifique. Lors de l’en- tretien évoqué plus haut, elle répond : “Je fais un son et ça m’amène au suivant... Je chante puis ce que j’entends me conduit à la chose d’après”. Cela semble évident... et pourtant. C’est une véritable impro- visatrice comme il y en eut peu dans le domaine vocal. On pense parfois à Annick Nozati. Pas d’effets, une inten- sité dramatique très forte, car nul ins- tant ne renvoie à une pensée en construction. Il s’agit de la vie et d’émo- tion. Le méta-langage (impressionniste, concret ?) utilisé par TENKO est un matériau très riche. C’est le reflet de l’émotion de l’instant. L’image du monde, le reflet de l’acoustique, d’un déplace- ment imperceptible... Un théâtre sonore. Le sien et curieusement, tout à coup, le nôtre. Elle pourrait chanter le silence, en silence. Nous pourrions l’en- tendre.
dominique répécaud ( dino )
uz jsme doma
caves/jeskyne
cuneiform rune312
distribution : orkhêstra
cd
UZ JSME DOMA est sans doute la formation tchèque la plus connue, du fait de ses nombreuses tournées en Europe et aux États-Unis depuis sa création à la fin des années 80. "Caves" (en tchèque "Jeskyne"), leur dixième album bénéficie d’une édition conjointe entre son label habituel Indies, de Brno, et le label de Silver Spring, Maryland.
Sortie près de sept ans après le dernier enregistrement studio ("Rybi Tuk") et cinq ans après le live "20 letu", cette production concrétise le nouveau line-up du groupe. Miroslav Wanek (voix, guitare, piano) reste seul aux commandes, s’entoure de nouveaux musiciens (seul le bassiste émargeait à l’enregistrement public d’octobre 2005), le graphiste de la pochette, Martin Velisek restant finalement, avec lui, le seul rescapé des années héroïques.
Et il convient justement de parler d’années héroïques. Ce "Caves" n’en a pas la saveur. Certes, la voix, les rythmes, la dynamique – bref, tout ce qui fait la couleur sonore du groupe –, restent présents et sont immédiatement reconnaissables. Mais il n’y a plus la hargne ni l’inventivité d’antan. Que des formules et des propos aseptisés dont on retient surtout une production éclatante (la trompette d’Adam Tomasek y tient une part importante). Le mélange détonnant entre ska, punk, âme slave, voire l’école de Rock In Opposition qui présidait à la créativité d’UZ JSME DOMA (cf. Miroslav Vanek in Traverses : "J’ai puisé autant dans le punk que chez Étron Fou Leloublan et j’ai mélangé le tout ensemble ! Du reste, je croyais qu’Étron Fou était un groupe punk !") est ici gommé au profit d’une présentation plus consensuelle, plus édulcorée mais probablement contreproductive pour les amateurs de sons plus authentiques.
pierre durr
alan vega / marc hurtado
sniper
le son du maquis192
distribution : harmonia mundi
cd
"Sniper" est un cahier de poésie : Alan VEGA lit et enregistre à cru dans NYC, Marc HURTADO imprime à Montpellier : il encode ses petits carreaux, ses gros carreaux, lourds, trace une pompe épaisse d’un marqueur serré du poing.
C’est le disque de poésie VEGA – glossaire VEGA jusqu’à épuisement – What’s next ? Torture Dome !!! – posée sur des feuilles de neige électrostatiques, glissée sur des écrans crépitant d’alertes radar, tatouée sur des sacs de frappe de jeux vidéo ; parfois HURTADO s’autorise l’abandon sublime à une enluminure de paradis perdus sur le crépusculaire "Saturn Drive Duplex" ou dans le geste électroacoustique qui saisit l’Étant Donnés la pluie et l’orage d’un putain de matin où laisser le sang s’écouler. S’adonner là quelque part entre un geste de club saisi par la grâce et un last recording de Billie Holiday...
Anthologie de morceaux choisis : "Saturn Drive" (déjà donné sur deux des plus beaux disques de VEGA "Saturn Strip" – 1 983 et "Dujang Prang" – 1 995), "Fear" (sur "Power on to zero hour" pareil – 1 991) et "Sacrifice" ("Dujang Prang" encore – 1 995).
VEGA classique ? Étant Donnés ? "Sniper" réaffirme les alliances durables comme des amitiés des frères HURTADO avec les an-architectes urbains de la no-wave new-yorkaise, Mark Cunningham, Lydia Lunch (qui gronde depuis Barcelone pour le dernier poème de "Sniper"), avec Michael Gira, avec les grands irréguliers Philippe Grandrieux, Genesis P. Orridge ou Christophe... Projeter encore le Blind Speed (avec VEGA et Christophe)... Redire le combat de longue durée des frères HURTADO contre "la vie molle", ici aussi dans le spectacle climatisé d’un
monde devenu plus étrange. Redire qu’ils commencent à enregistrer en l’année 1977. Intense.
yves botz
the vegetable orchestra
onionoise
transacoustic researchtres008
cd
On nous serine depuis quelques années qu’il faut manger cinq fruits et légumes par jour pour notre santé. Pourquoi ne pas alors se mettre aussi à écouter des légumes (voire des fruits) ? C’est ce que nous propose une bande d’Autrichiens depuis plus d’une dizaine d’années. La distribution de leurs produits est cependant parcimonieuse. "Onionoise" n’est en effet que leur 3e opus, sept ans après "Automate", onze ans après "Gemise". Le personnel évolue quelque peu, en nombre, présente quelques nouvelles recrues, mais les légumes, frais, restent : haricots, oignons, artichauts, carottes, choux, radis, céleris, calebasses, concombres, persil, poireaux, potirons... Tantôt frappés ou frottés, brisés ou distordus, transformés en instruments à vent ou en xylophone, amplifiés. Une mixture au service d’une musique qui oscille, selon les titres entre des formules aux rythmes bien marqués, des sonorités et des pratiques plus proches de l’électronique live avec ses stridences, ses bruits, ses craquements, des accents hérités de la musique improvisée, des ambiances plus minimales et qui s’achève (enfin presque puisqu’il y a un titre caché intitulé "Böhne – Beans", qui fait penser aux "Mexican Jumping Beans" de Paul Panhuyssen) qui surgit après quatre minutes de silence) sur un Krautrock de leur cru.
pierre durr
franck vigroux
camera police
d’autres cordesdac 302
cd
La pochette frappe d’abord par la vue de cette photo réarrangée d’un CRS en action, courant en pleine rue et brandissant sa matraque. On pense immanquablement au 2e album de Heldon, "Allez-teia". Le titre n’est pas innocent non plus et les intitulés des 10 pièces sont tout aussi explicites : menottes, garde à vue, matraque, papier, fichier... Franck VIGROUX traduit à sa manière une société dont l’aspect sécuritaire a pris le pas sur les considérations démocratiques et conviviales. Cette implication concrète d’un musicien dans les débats contemporains n’est pas une nouveauté et on se souvient ainsi du "Berlin, Q-Damm" de Heiner Goebbels en 1981. Pour cet univers sombre et inquiétant que nous décrit le guitariste laptopiste, les ressources sonores offertes par l’instrumentation (synthétiseurs, échantillonneurs, boîtes à rythmes) et leur manipulation (distorsions, bruissements, voire bandes enregistrées...) sont de mise. Le résultat, dans lequel les courts passages ambiants sont rapidement noyés dans d’angoissantes pulsations, dans de déstabilisantes saturations, est parfois proche – avec des sons peut-être plus acérés – de son précédent recueil "Récolte" mais rappelle aussi fugitivement, certaines approches sonores de Faust dans leurs passages les plus électroniques, qu’on retrouve actuellement davantage dans la déclinaison Faust / Joachim Irmler... Un album d’urgence sonore, un album d’urgence tout court.
pierre durr
ars nova ensemble instrumental / franck vigroux
broken circles live
d’autres cordesdac 191
cd
D’une approche plus ardue que "Camera Police", ce "Broken Circles Live" est la transcription d’un spectacle en juin dernier au festival Extension, initié par la Muse en Circuit. Le propos de Franck VIGROUX était d’y confronter instrumentistes (ceux de l’ensemble ARS NOVA sous la direction de Philippe Nahon), l’électronique (lui-même), une chanteuse, Géraldine Keller, des invités plus improvisateurs (Marc Ducret à la guitare, le britannique Mathew Bourne (piano Fender et bande) ainsi que le travail d’un vidéaste (Philippe Fontes), absent ici, le tout construit autour d’un poème. Ce dernier s’attache à quelques sensations corporelles liées à l’œil et à la vision mais son intérêt provient surtout par sa mise en sons par Géraldine Keller, entre Sprechgesang, chant lyrique et cri, ponctuant une trame sonore fluctuante et vertigineuse en cinq tableaux, parcourue de cassures industrielles, de souffles, parfois de silences, de brisures et d’interstices parmi lesquels l’auditeur peut s’insérer. 
 
 
 
 
 
pierre durr
z’ev
as/if/when
sub rosasr 275
distribution : orkhêstra
cd
Le percussionniste américain Z’EV est catalogué "industriel" depuis qu’un numéro spécial de la revue Re/Search, intitulé "Industrial Culture Handbook" et dédié à cette musique au début des années quatre-vingts, lui a consacré quelques pages essentielles aux côtés de Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle, Boyd Rice (de Non) et Mark Pauline (de Survival Research Laboratories). Z’EV lui-même apprécie l’ironie, qui se sent plutôt "industrieux", ce que l’on peut aisément mettre en perspective avec son travail, quand on sait qu’il forge ses propres instruments (il a aussi joué de l’orgue, etc.). "As / If / When" regroupe deux pièces de 1978 et 1982 dans la version vinyle (une troisième en CD), la seconde, "If", synthétisant tout l’art de Z’EV avec son final ressemblant à une pluie de sons rebondis proches des gamelans balinais. Partout ailleurs sur ce disque, ressort l’impression d’entendre l’improvisateur Paul Lytton farfouiller à l’intérieur de sa valise amplifiée, à la recherche de quelque objet perdu dans un amoncellement de percussions diverses et autres chaînes au son métallique. Selon Z’EV, au cours de ces performances captées en public, les grondements métalliques que l’on y entend évoquer le tonnerre doivent être associés à l’idée de renaissance, qu’il relie à un hexagramme du I-Ching selon lequel il appartient à la musique de construire un pont vers l’inconnu, l’inouï. À l’instar du musicien contemporain Paul Panhuysen, dont l’œuvre s’est échafaudée in situ à partir de longues cordes en métal, Z’EV aime voir ce qu’il entend et réciproquement, ce à quoi il se plie, fort de connaissances pointues en matière de musiques ethniques. Chaînes, gongs, ressorts et tonneaux – entre autres – sont ainsi utilisés, notamment pour leur côté massif, et ont été mis au service d’Andrew McKenzie (Hafler Trio), David Jackman (Organum) ou même Glenn Branca, en pleine no wave. Acier et titane constituent des matières premières fréquemment sollicitées, choisies en fonction de leurs résonances, étant entendu que celles-ci n’existent qu’en fonction d’un lieu, voire de l’interaction d’un public. Chaque disque de Z’EV représente tout à la fois une invocation (l’appel de forces supérieures est battu) et sa restitution sous forme d’évocation de ce qui a été perçu par le "médium" Z’EV dans un état de concentration proche de la transe (Z’EV s’intéresse de près au chamanisme). En naît une expérience complexe des phénomènes acoustiques liés aux frappes et aux résonances, la réalisation des instruments de Z’EV étant guidée par ces principes de base auxquels il s’est toujours tenu.
philippe robert